L’implication et la reliance :

À l’école, certains enfants ne se sentent pas concernés, sont indifférents et vivent le savoir comme extérieur à eux. A l’atelier, je reçois souvent ces enfants qui semblent ne s’intéresser à rien et pour qui l’apprentissage pose problème, parfois de manière invalidante.
Je me retrouve devant une sorte de défi : est-ce que ces enfants vont pouvoir découvrir des déclencheurs qui vont les réveiller, leur révéler une appétence?

En art-thérapie, ces enfants enclavées, en rencontrant de manière singulière le rapport à la loi et à la liberté, au silence et à la parole, au visible et au caché, à la solitude et au lien, peuvent découvrir l’expérience fondamentalement intuitive de l’acte créateur et son pouvoir de créer du lien entre eux et le monde.
Quelquefois, le chemin sera long…

Le langage

L’étayage structurant du langage apparaît aussi comme un corsetage de la spontanéité enfantine.
L’une des dimensions de cette spontanéité s’exprime dans la contamination du réel par le rêve, contamination que les adultes ressentent en général comme un possible débordement chaotique alors que les artistes le vivent comme la voie d’accès royale à l’expression artistique.

Grandir, c’est construire la rationalité, la causalité aux dépens de la conjonction, la consonance.
Pour les adultes qui ont coupé les racines du poétique, les choses se tiennent « devant eux » ; il n’y a plus osmose silencieuse, connivence. Ils sont uniquement dans une frontalité où domine la représentation et ils ne “participent” plus au monde dans une mise en présence mutuelle.
Accéder au langage permettrait d’accéder à la lecture du monde mais en perdant le chant du monde…

Se taire et parler

Je suis souvent confrontée au silence soit à certains moments de la séance soit pendant toute la séance. Toute mon attention est alors tournée vers la perception de ce que le silence porte. Il ne s’agit pas bien sûr d’occuper artificiellement le silence par une parole censée porter la relation, dans une relation langagière obligée mais d’utiliser paradoxalement le silence comme langage souterrain, en étant attentive aux différentes qualités des silences : il y a des silences vides et stériles mais aussi des silences riches et conducteurs dans lesquels on peut s’installer et grâce auxquels un véritable échange peut exister.
Tout mon effort est justement de laisser le silence prendre sa place en acceptant le retrait nécessaire, en nourrissant ce silence de ma présence, en m’ajustant à une sensibilité qui devient atmosphérique et spatiale.
Le silence est comme une assise qui peut permettre alors l’élan de la parole.

De la forme…

Il y a autant le chemin vers la forme que le chemin à partir de la forme.
L’émergence de la forme et l’apparition de ce qu’elle touche : le chemin l’un vers l’autre ; il y a non seulement la découverte de la mise en forme d’un éprouvé qui aurait été là avant et aurait trouvé son lieu de représentation mais il peut y avoir aussi une mise en forme qui fait exister un espace psychique qui n’était pas disponible avant.
J’ai qualifié ces moments de coalescents, nom qui vient de coalescere qui veut dire « croître avec » le petit robert la définit en biologie comme la soudure de 2 surfaces tissulaires en contact, rapprocher et ajuster les bords d’une plaie.
J’aime ce qualificatif même s’il est un peu précieux: révéler dans un même temps la blessure, les 2 rives de la plaie et la promesse d’une réparation.

Des bienfaits des erreurs et autres maladresses…

Je laisse l’enfant trouver ses solutions sans apporter de réponse toute faite. Je m’accepte, face à lui, ignorante, pour qu’il puisse vivre ses détours et ses maladresses : juste source de l’apprentissage ; en l’accompagnant sur son chemin avec la lenteur inhérente à l’apprentissage du nouveau, l’enfant peut s’ouvrir de manière créative à l’instant.
Quand je leur propose de peindre, je parle à dessein d’ “inventer” les couleurs plutôt qu’”apprendre” à mélanger les couleurs ; c’est une façon de les inciter à développer le goût de l’exploration.
Je dis souvent qu’on a le droit de se tromper, qu’au contraire en allant d’essais infructueux en essais infructueux, on apprend.
Si un enfant fait une construction en déséquilibre avec de la terre et des morceaux de bois; au lieu d’intervenir pour lui apporter une solution pour faire une construction stable, je le laisse au contraire jouer et vivre ce déséquilibre, en le soutenant avec une attention capable de lui faire ressentir que ses tentatives sont prises très au sérieux pour découvrir les manières dont la matière peut accepter ou pas de faire alliance avec lui.

La forme et la matière en art thérapie contiennent potentiellement une puissance révélatrice des enjeux psychiques.
Pour une petite fille, tenter des constructions impossibles dans leur déséquilibre, c’est, en fait, mettre en acte sa situation intérieure; en descendant dans la forme, elle peut trouver le juste écho de ce qui se joue pour elle, dans le théâtre de son corps.

En permettant à l’enfant de vivre avec la matière un reflet de ce qu’il pressent de lui-même, je l’aide à inventer une juste adéquation entre « Ce que je fais/ce que je suis ».

Intégration scolaire et/ou création

Le coté flou, dérangeant, ouvert que propose l’activité artistique, la gratuité imaginaire semblent, dans un 1er temps, s’opposer à l’intégration scolaire.
Les enfants, dans l’atelier, s’essaient à découvrir les différences avec leur cadre habituel.
Je leur propose d’explorer eux-mêmes pas à pas les limites et les lois de ce lieu autant dans son fonctionnement concret que dans la manière dont ils peuvent l’investir.
Je reçois avec légèreté mais aussi gravité, ce que les enfants me disent, « ai-je le droit ? », quand ils utilisent un matériel ou quand ils tentent quelque chose de nouveau pour eux ou, quand ils ont le sentiment d’échouer, se rassurent en me disant :
« c’est pas grave ?»,
Être avec eux sur ce fil funambule, d’un côté, apprentissage de la liberté et gratuité fondamentale de l’acte créateur, de l’autre, son importance vitale et sa dangerosité imaginaire.

Mes interventions en formation

« L’art et la philosophie ensemble sont contact avec l’être justement en tant que créations. L’être est ce qui exige de nous création pour que nous en ayons l’expérience. » Merleau-Ponty

Cette citation de Merleau-Ponty peut être mis en exergue à toutes mes recherches en tant que créateur, art thérapeute et formateur.
Plus particulièrement en tant que formateur, ce qui me semble le plus important est d’inventer pour les stagiaires des protocoles qui vont favoriser ces évènements fondateurs, évènements qui rendent possible cette expérience de l’être et de la création.
Ce sont ces évènements qui leur serviront de repères pour inventer leur pratique future.

Si je réfléchis aux soubassements essentiels de ces protocoles, protocoles inventés à partir de mon expérience et de mon intuition d’artiste et d’art thérapeute, j’en ai repéré quelques uns :

Les évènements fenêtre-miroirs :
Je suis très attentive à favoriser et intensifier ces moments où entrent en résonance configuration intérieure et problématique plastique.
La pratique artistique amène à rencontrer ces évènements entre expérience intime et réalité de la matière. Cette qualité d’évènement désigne cette relation à soi et à la matière perçue dans un miroitement de fenêtre-miroir : « cela donne sur … » et « cela renvoie à… » . Cela ne peut mettre en mouvement la personne que si elle accepte de vivre ces évènements en en respectant la qualité mystérieuse. Se laisser tenter par un quelconque dévoilement est tout simplement de l’ordre du non-sens. Le mystère ouvre paradoxalement sur une connaissance, connaissance opérante que si l’on respecte sa nature qui est d’être cachée.
Dans l’ordre du rationnel, nommer permet de donner corps à la chose ; dans l’ordre du sensible, c’est parce qu’il y a accueil du mystère qu’il peut y avoir incarnation.
J’ai qualifié ces évènements de coalescents, nom qui vient de coalescere qui veut dire « croître avec » le petit robert la définit en biologie comme la soudure de 2 surfaces tissulaires en contact, rapprocher et ajuster les bords d’une plaie.
J’aime ce qualificatif même s’il est un peu précieux: sentir dans un même temps la blessure, les 2 rives de la plaie et la promesse d’une réparation…
Extrait d’un article publié dans la revue Art & Thérapie Février 2008