Announcement: Art-thérapie

Ce blog a pour ambition de rendre compte des réflexions et des découvertes souvent jubilatoires rencontrées au cours de ma pratique d’art thérapeute par des écrits au jour le jour et des textes plus théoriques.

L’art thérapie comme le travail créateur n’a de sens que si on se maintient dans une recherche toujours vigilante et vivante.

Vous trouverez des informations complémentaires en suivant ces liens, l’auteur du Blog, mon parcours, les buts de ce blog dans pourquoi ainsi que des renseignements sur les ateliers pour adultes.

A lire

Que sais-je de Jean-Pierre Klein Edition PUF 2001
Revue Art & Thérapie

A visiter

Site de l’INECAT (ouverture d’une nouvelle fenêtre)

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La rencontre avec la matière

Ma recherche sur les processus créatifs m’a permis de façonner un certain nombre de convictions intimes qui me servent de guide dans mes interventions. Une des dimensions fondatrices d’une expérience véritablement créatrice, me semble être :

La rencontre avec la matière et l’engagement du corps.

C’est vers cette expérience par laquelle je commence ou retourne chaque fois que je sens la personne perdue.

Le 1er fil d’Ariane est de découvrir les lois qui gouvernent la matière que ce soit la terre, la peinture, le mouvement, .. :

Cette rencontre avec une matière n’a de sens que s’il y a une véritable implication sensible et  corporelle, que s’il y a engagement du corps   .

La rencontre avec une matière demande une écoute intuitive . L’écoute intuitive est une écoute qui a perdu son intentionnalité ; il ne faut pas chercher à être dans le saisissement inquiet d’un objectif de forme, il faut se détacher de l’avidité du but. Les sens vagabondent alors sans être entravés.

Je n’ai rien à attendre d’une forme, seulement être avec la matière .

« Les images de la matière, on les rêve en écartant les formes, le devenir des surfaces ; elles ont un poids, un cœur » dit  Bachelard dans l’eau et les rêves.

Par exemple dans le travail avec la terre, comment peut-on animer la terre en partant du présent du geste et en le nourrissant du poids, de l’énergie spontanée du geste, partir de choses très simples : Qu’est ce que la main aime contenir ? Trouver ce qui est le plus naturel, ce qui coule de source et quels vocabulaires cela déploient : creux, courbes, modelé, matières…

Ne pas oublier la dimension polyphonique de la sensibilité   et s’essayer à une perception globalisante des choses.

Chacun vit cette rencontre en découvrant les lois de la matière travaillée avec sa singularité. L’un va plus découvrir le rapport avec l’eau, l’autre avec le poids et cela amènera au déploiement d’un véritable vocabulaire personnel de gestes et de rythmes   qui  libère alors l’imaginaire.

Il y a  déclenchement d’un rêve et découverte dans le temps du geste de ce que la terre nous renvoie comme sentiment ou  émotion.

Laisser parler la terre à travers les lois qu’elle nous révèle et les accidents qu’elle provoque ; instaurer un véritable dialogue avec elle. C’est ce renversement d’une intention rêveuse    vers ce moment où la terre demande ce qu’elle veut ; ce renversement-là est très précieux ; il est du même ordre chez un romancier qui invente des personnages qui se mettent à vivre d’eux mêmes.

Pour guider vers ce renversement  puis ses allers et retours, il faut percevoir les gestes authentiques qui dénotent une vraie implication et faire ressentir subtilement l’équilibre à trouver entre l’intention et l’impulsion .

Cette perception se rapproche de  ce que dit Petitmengin  de l’expérience intuitive et  ressemble étrangement à la disposition d’écoute mystique mais qui serait là profane ou de l’écoute amoureuse.

Le résultat est dû alors plus à l’aboutissement d’un élan qu’une forme fixée et provoquera  presque toujours un étonnement    qui interrogera la personne sur elle-même. Il y a en art toujours un côté sphinx à solliciter .

La présence

L’expérience vécue du sens qui s’incarne dans son corps est la charnière de toute approche artistique. J’oserai une métaphore religieuse : le mystère de l’annonciation me semble refléter le plus justement le mystère de la présence. Pour reprendre l’affirmation provocante de George Steiner, les arts étant les arts de la présence et du sens, la présence de Dieu est posée comme hypothèse, sinon, ils ne sont pas. Ce pari sur l’existence de Dieu n’est pas de l’ordre de la croyance, il ne s’agit bien sûr pas de répondre par oui ou non, mais de laisser cette possibilité ouverte afin de ne pas être enfermé dans une incohérence létale du fait artistique.

Un vrai tableau serait toujours un tableau ANNONCE et ceci est valable pour tout acte authentiquement artistique. Steiner dit que toute invention artistique contient la dimension de la prophétie du souvenir. Blanchot  parle, lui, de ce double mouvement ressenti en même temps comme effroyablement ancien et loin dans l’avenir.

L’œuvre : « Elle est toujours antérieure à tout commencement, elle est toujours déjà finie. Elle est toujours originelle et à tous moments commencement : ainsi paraît-elle ce qui est toujours nouveau, le mirage de la vérité inaccessible de l’avenir… et enfin elle est très ancienne, effroyablement ancienne, ce qui se perd dans la nuit des temps » voir p.309

A défaut de pouvoir remonter dans le temps du sens, si je cherche à creuser ce que la sensation de présence crée dans mon corps, si j’essaie d’approcher de cet appui, je me rends compte qu’il semble non être un élément en plus mais plutôt comme un supplément d’espace.

Cette présence serait espace…

L’espace-présence

Nous posons sur le monde et particulièrement sur le tableau une résille de regards qui nous permet de lire ce que nous voyons, cheminement dont les diverses étapes échappent à notre attention et qui est plus ou moins induit par le peintre selon sa maîtrise. A la renaissance,  la connaissance des structures géométriques devient fondatrice de la perception et de la lecture du monde. La maîtrise de la perspective élève la construction de l’espace à un véritable art des passages des plans : squelette indispensable à la construction de la résille arachnéenne du voir sur le monde.

Lorenzo Lotto et les trous d’absence :   Lotto est un artiste bizarre, chaotique, capable d’intuition géniale par l’intensité de l’enjeu pictural. Il est exemplaire par la manière dont il échoue à appréhender l’espace. Dans l’ « Annonciation » de 1527, de la pinacothèque de Recanati, cela s’incarne dans une rigueur quasi maniaque de la construction générale du tableau qui semble fermé et sans respiration. Les plans se disjoignent et l’espace ne maintient pas sa continuité; il y a des pans aveugles, la résille du regard est trouée par des pertes d’énergie qui fait tomber le spectateur entre 2 strates de l’espace.

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L’espace se mue rarement en mouvement, les plans sont figés dans un temps gelé, les plans sont collés les uns aux autres sans pouvoir empêcher des failles de se creuser. Aucune énergie ne se propage.

La lymphe ne circule pas entre les divers interstices de l’espace, entre par exemple bras levé et aile de l’ange, entre genou et bras tenant le lys, entre rideaux du lit et tête de la vierge ; entre la courbe de la colonne de la balustrade et la rondeur du biceps échoue la résonance, les fleurs colmatent mal la brèche irrémédiablement ouverte, ce genre de détail se répète entre mains du Dieu et colonne, entre les différentes frondaisons de l’arrière fond, entre les mains ouvertes de la vierge, buste et rotation maladroite du genou, le chat échoue aussi à relier pupitre et tabouret etc.. ; plus grave encore, aucune conductibilité spatiale entre ange et vierge et le regard de la vierge ne nous adresse rien. La majorité de ses tableaux sont le reflet d’une distorsion du regard, quelque chose semble s’être déchiré pour lui dans le tissu visuel et sensible du monde . Du coup, des éléments de notre corps regardant sont anesthésiés ou amputés alors que le peintre tentait au contraire d’ unifier et de présentifier l’espace. Lotto nous rejette dans notre propre absence.

Au contraire, Léonard de Vinci conquiert l’espace total :

blogL1Dans « La dame à l’hermine » (1488-1490- Musée de Cracovie), la phalange  de la dame toquant sur la surface de la toile et le corps de l’hermine déroulent avec fluidité tous les plans emboîtés en 2 cercles aux mouvements opposés autour d’elle et entraîne le regard dans un mouvement de toupie et la livre au visible.
15 ans plus tard, « La Joconde » (1503-1505- Musée du Louvre) est ce mystère qui n’a même plus besoin de l’étayage de la construction pour créer ce regard-oiseau, le tissage fragile du monde visible est constitué dans son intégrité. Elle nous atteint en plein cœur dans un mouvement spiralé de l’espace.
La totalité de sa matière-présence nous oblige à être devant, nous désigne comme être vivant.

Mes questions sur les nouvelles thérapies, de Serge Moati

Serge Moati continue d’interroger ses préjugés et ses certitudes. Cette fois-ci, il s’intéresse à toutes ces méthodes qui promettent à l’individu d’aller mieux et donne quelques clés pour s’y retrouver…

MES QUESTIONS SUR… LES NOUVELLES THÉRAPIES

Il existe aujourd’hui une multitude de solutions pour soigner ses bleus à l’âme, en dehors des psychothérapies classiques.

Les patients ont à présent le choix. Un choix dont a su profiter Gustavo, styliste de 43 ans, qui a suivi plusieurs méthodes. Selon lui, le mal-être, “c’est ne plus supporter d’exister”, et guérir, c’est pouvoir “vivre avec sa névrose”. Découvrir exactement ce qui nous convient aux différentes étapes de notre vie constitue donc une chance.

Mais “comment s’y retrouver dans le grand supermarché des thérapies ?” se demande Serge Moati. Pour répondre à cette question, il part à la rencontre de celles et ceux qui ont tenté ces nouvelles expériences.

Jean-Pierre Klein, psychiatre-psychothérapeute, considère qu’un bon thérapeute doit avant tout respecter l’autre, c’est-à-dire ne pas le forcer à se dévoiler. Il pratique l’art-thérapie, qui propose aux patients d’être “l’auteur” de quelque chose. Car finalement tous les moyens sont bons pour apprendre à vivre en bonne compagnie avec soi-même.

Valentine Ponsy

Diffusion : dimanche 11 septembre 2005 à 20h50 (câble, satellite et TNT).

Durée : 4 x 81′ Conception et présentation : Serge Moati Réalisation : Claude Théret Production : France 5 / Image & Compagnie Année : 2005 Inédit.

Droits de reproduction et de diffusion réservés © 2005 France Télévisions Interactive

COURT-METRAGE « Du trait au corps »

Court-métrage de 15 mn ; mai 2002 Réalisation :Ruth Nahoum Scénario : Ruth Nahoum, Maryse Guichard avec la participation de Gilles Bouchardeau, Jean-Michel Coq, Bernadette Dassbach. Assistante : Abelle Defrance Musique : Pierre André Athané Montage : Francette Levieux Studio : INGEP Marly Le Roi Producteur : Post Scriptum 2, allée des Boutons d’Or Créteil 94000 et Ruth Nahoum Le financement du film a été assuré par la Caisse d’Allocation Familiale.

Ruth Nahoum, peintre, a animé pendant deux ans un atelier de modèle vivant avec des jeunes adolescents en difficulté psychique dans le cadre des activités de l’association Post Scriptum. Depuis 1983, cette association a monté plusieurs projets avec des artistes et l’hôpital de jour des Bordières à Créteil qui reçoit des autistes et psychotiques. Différentes rencontres autour du  projet d’un film issu de cette expérience ont eu lieu entre Ruth Nahoum et des membres de l’association et ont permis de construire le scénario d’un court métrage.

Ce film a pour objectif de montrer au spectateur comment évoluent les dessins de ces adolescents quand ils sont confrontés au modèle vivant et à leurs éprouvés et comment se modifie la perception de leur corps et du corps des autres. Le film cherche à rendre l’émotion de l’accompagnement artistique et le parcours particulièrement saisissant de ces adolescents.

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J’ai voulu transmettre une expérience essentiellement poétique qui me semble la plus à même d’évoquer « l’intuition consciente » de l’artiste engagé dans une relation d’aide auprès d’adolescents  et nourrie de sa pratique même de l’art.

Aider le corps déserté de ces enfants à prendre une épaisseur, un volume par le face à face avec le corps d’un danseur à dessiner. Aider ces enfants à devenir ainsi plus présents à eux-mêmes comme le peintre ou le mime devant la toile ou dans leur espace.

Chez les personnes en difficulté psychique, leur propension est grande de s’absenter trop du monde, de se défaire de lui à chaque seconde. Mon rôle était de les aider à soutenir la présence au modèle en concentrant leur attention et en laissant échapper le moins possible leur présence qui semblait fuir et se trouer, constamment démissionnée du monde.

C’était un vrai combat dont je sortais souvent épuisée, leurs présences ayant tendance à fuir de partout. Le fil conducteur de ce combat était motivé par la dimension fugitive, à peine suspendue de la pose du modèle (1/4 H), à l’urgence de saisir quelque chose du corps par le trait. Le temps fuit comme coule le sang, le modèle était toujours vivant avec jamais la possibilité de le ressentir comme un objet immobile. Cette prise de conscience parfois douloureuse de la coulée du temps leur permettait d’entrer dans la temporalité. Corps à corps avec le temps mais aussi avec leur propre corps : la jeune fille et sa main hémiplégique que je ramenais constamment dans son champ visuel ; la succession d’abattement et de tonicité d’un autre adolescent… Au début, certains dessinaient le modèle toujours de face, droit, bras et jambes droits quelque soit la pose du modèle ; leurs découvertes que du modèle de dos, on ne pouvait voir que les cheveux et non les yeux ! Ensuite mon insistance pour qu’ils cherchent des solutions quand le dessin était manifestement trop éloigné de la vérité de la pose (articulations, direction des membres, statique..).

Le sentiment de beauté se confond ici avec la vérité du corps et du trait.

Le film a été montré dans le cadre universitaire et aux festivals de Lorquin et d’Amiens.

Il y a un bug entre ma mère et moi

L’atelier d’art thérapie « dyade parent-enfant » est né de ma frustration de ne pas pouvoir faire peindre les nourrissons avec les mamans dans l’atelier du service mères-bébés de l’hôpital intercommunal de Créteil.

Nous avons monté cet atelier, il y a 2 ans, dans le CMP où je travaille, la pédopsychiatre et moi-même avec le projet d’accueillir 2 dyades sur l’indication de l’équipe soignante. Cet atelier est proposé quand se posent des problèmes relationnels semblant insolubles entre les parents et l’enfant. La règle de l’atelier est que la mère (ou plus rarement le père) et l’enfant sont là pour dessiner ou modeler l’un et l’autre. Très rapidement,  la configuration semble la plus juste quand la pédopsychiatre découvre avec les dyades la peinture ou la terre et que, moi-même,  je sois plutôt en situation de regarder, conseiller et accompagner ;  je suis, en tant qu’artiste, celle qui connaît les lois des différents matériaux…

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Exemple d’une prise en charge globale  d’un enfant et de sa mère, d’abord suivis par une psychologue puis, parallèlement, dans l’atelier “dyade parent-enfant”:

Pendant une première période d’à peu près 6 mois, nous sortions de l’atelier, écrasées par l’impossibilité d’entrer en contact avec l’enfant qui n’offrait qu’écroulement corporel sur le corps de sa mère, tétanisation brutale de l’attention proche de la stupeur ou divagation sans but dans l’espace de l’atelier.  Pendant quelques minutes, de temps en temps, il étalait des couleurs et des coulures dans lesquelles il s’absorbait, effondré sur sa chaise. Plus qu’errance, il flottait dans un non- espace, dans un nulle part et s’arrimait quelquefois dans l’absorption de la carte géographique accrochée au mur alors que nous n’arrivions pas à le localiser ! Je le suivais, stupide, dans l’atelier, essayant de découvrir une petite accroche d’intérêt relationnel ou espérant du moins découvrir des traces de son passage comme on cherche les empreintes des pas d’un animal. Nous étions confrontées à une absence que nous n’arrivions même pas à nous représenter. La mère constamment le dirigeant « à vue » par des injonctions pour le tenir, nous étions consternées par notre malaise qui dépassait le simple fait qu’il ne produisait rien, soulignant notre impuissance à le situer quelque part.

Le premier déclic a eu lieu quand je lui ai fait comprendre  que je pouvais l’accompagner  dans un «  rien faire » dans un patouillage avec de la terre et de l’eau. « C’est quoi le vrai mot ? Humain, c’est pas possible que ce soit le vrai mot » a-t-il dit alors en s’adressant pour la 1ére fois au groupe.

Ensuite un voyage à l’amble avec sa mère a commencé dans la découverte des couleurs. S. à la table, sa mère devant un chevalet, ils semblaient se répondre par des accords de couleurs, concentrés l’un et l’autre et, l’air de rien, tout de même ensemble. La mère découvre le temps du rêve devant le chevalet et le plaisir de l’étal des mélanges pendant que son fils se concentre dans le secret de la fabrication des couleurs (je lui fais découvrir le bleu Klein qui deviendra sa couleur fétiche) et des expérimentations sur la matière couleur. La mère s’engage corporellement de plus en plus : au départ, très distancée, du bout des doigts et ironisant sur ce qu’elle faisait ; elle laisse peu à peu une place à la reconnaissance qu’il se passe quelque chose pour elle et son corps se mobilise. S. fait une suite de taches de couleurs qu’ils appellent ses “pépites”. ( voir peintures ci-dessus) Peu à peu, l’enfant s’ouvre au groupe, instaure un dialogue avec les yeux, devient curieux du travail de chacun et permet à ce qu’enfin, on a l’impression d’une cohésion du groupe.

Ce qui fait évènement alors, c’est la mère et l’enfant découvrant quelque chose qui les relie et les différencie dans le même temps : ici les couleurs.

Suite de l’article dans Art & Thérapie

Prise en charge d’une maman

Dans le cadre de l’Unité Mère-Bébé de l’hôpital Intercommunal de Créteil, dans l’atelier de peinture que j’anime , une maman au contraire des autres mamans, vient à l’atelier morne et sans désir…

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Au bout de plusieurs séances, me trouvant seule avec elle, je lui propose alors d’aller au bord de la Marne sans dessiner. Il fait beau et derrière l’hôpital, il y a un petit chemin champêtre le long d’un affluent de la Marne avec des jardins ouvriers. La proposition, tout en la surprenant, la soulage. Je lui suggère tout en se promenant de choisir des moments d’arrêts ;  quand elle s’arrête, je l’encourage à regarder. Tout en étant toujours surprise et décontenancée par ma proposition inhabituelle, elle l’accepte sans trop de mauvaise grâce.

Regarder est aussi un acte créateur: suivre tout indice de ce que l’œil aime

1er arrêt:  Elle remarque de l’autre côté de la rive un fouillis d’arbres qui fait contraste avec les arbres bien rangés de ce côté-ci de la rive. Il cache un petit appentis et elle se pose alors timidement beaucoup de questions que je l’incite à partager avec moi « qu’est ce que c’est ? Pourquoi ce fouillis ? Qu’ y a t il dans cet appentis qu’on ne voit pas bien ? C’est bizarre… » Je lui fais remarquer la découverte du questionnement que convoque cette petite énigme du voir et lui demande de me préciser ce qu’elle ressent. Ne trouvant pas les mots, elle l’exprime spontanément par un petit geste à peine ébauché que je lui propose d’affirmer et de préciser. Toujours décontenancée par ma demande, nous mimons ensemble ce qu’elle voit par des gestes plus affirmés et plus conscients .

Découverte de la participation du corps dans l’adhésion avec le monde

2ème arrêt:  Elle voit un saule pleureur . Elle me dit « je n’avais pas remarqué que ses branches semblent séparées de son tronc » elle remarque aussi un arbuste en boule noir en bas et rouge en haut

S’arrêter fait voir des mystères

3ème arrêt: Elle voit un acacia plein de boules de gui. Elle se prête de mieux en mieux au jeu et choisit dans le contre jour, une branche qui lui plaît avec 2 boules de gui . Sur le chemin du retour, levant la tête, elle me dit avec plaisir « ma branche » et  rit,  surprise de cette appropriation .

Voir donne la sensation qu’on invente et on s’approprie ce qu’on voit

Comment l’élection d’un fragment du monde fait que l’on invente son monde

Je deviens l’auteur de ce que je vois

 

A notre retour à l’atelier, je lui propose de dessiner ce qu’elle a aimé,  de peindre les sensations qu’elle a eu devant l’arbuste,  sans chercher à reproduire mais en essayant de retrouver par exemple le fouillis des branches. Elle accepte malgré son inquiétude et au début, pris dans un geste trop ordonné, elle peint des traits bâtons. On parle de ce qu’est la croissance d’une branche et comment un tracé donne le sentiment du vivant, comment ce qui était d’abord un bâton inerte de trait de pinceau devient une ligne qui semble croître comme une branche qui croît. Comment elle peut sentir dans son corps la ligne de la branche;  découverte du rythme, du coup de pinceau. Elle en respire profondément… quand elle se surprend à y arriver. La participation corporelle : Comment l’accès à la pulsation du vivant donne du souffle et de l’espace à son propre corps.

Décontenancée et hésitante à en être ravie, nous arrêtons la séance.

Il s’agit, je trouve, d’une vraie leçon de peinture

La valeur d’un fait

Ce petit garçon modèle  la tête au carré de ses frères qui l’embêtent et leur montre ensuite fièrement le modelage; ce glissement du jeu de mots à l’image jusqu’à l’objet est libérateur pour lui ; l’objet créé mis dans la réalité, s’impose par l’évidence de sa présence ; Il ne s’agit pas simplement d’une métaphore mais il y a là réalisation d’un objet qui a la force d’un fait.

A partir du moment où l’on donne forme, cela a la valeur d’un fait.

“Cela a eu lieu “ dit Daniel Mesguisch “et rien ni personne ne peut le contester. ”

La couleur

Cette jeune fille apathique couvrait ses feuilles, à chaque séance, avec une seule couleur en inscrivant au-dessus en anglais, le nom de la couleur employée. Elle n’en disait rien et restait murée dans le silence. Elle semblait peindre sans plaisir et sans intention, on la sentait perdue dans une activité solitaire ;  pourtant, l’utilisation de l’anglais signifiait que la peinture avait besoin d’être traduite. Il y avait ainsi l’expression d’une énigme dont elle ne saisissait ni l’enjeu ni la teneur mais qui demandait une réponse.

 

Je lui ai fait ressentir qu’en tant que peintre, je voyais ces couleurs comme des évènements importants ayant une véritable portée émotionnelle (alors que la thérapeute qui m’accompagnait dans l’atelier, n’y voyait que des manifestations régressives). Ces grands espaces de couleurs étaient des évènements à part entière et je lui montrais alors que ses tentatives s’inscrivaient dans les recherches de certains peintres. Je mis à sa disposition des reproductions de peintures de Rothko, Klein, Newman et de peintres monochromes qu’elle regarda longuement.  Quand elle a vu l’importance que je  portais à ses peintures, elles se dévoilèrent pour la jeune fille comme un langage, elle put voir ce qu’elle faisait comme la création d’un vocabulaire personnel mais compréhensible, en même temps nommant un monde intime de sensations colorées et la reliant aux autres, à une histoire ayant un sens dans le monde de l’art. Elle n’était plus seule.

À partir de ces séances, son regard changea, devint moins opaque ; le visage de cette jeune fille sortit de son apathie et elle se mit à sourire et, peu à peu, la parole est venue.