A propos de Vermeer


La lettre d’amour

soit on regarde le tableau en se disant que la composition favorise agréablement la mise en relief de la scène éclairée grâce aux 2 pans d’ombre qui l’encadrent. Voilà une posture assez classique de spectateur : je regarde et ne bouge pas de place. Le temps de la scène est immobile et je peux, bien sûr, apprécier le tableau.
Ce procédé de 1er plan dans l’ombre est assez commun à l’époque et courant dans les tableaux de Vermeer mais ne justifie pas suffisamment, il me semble, pourquoi Vermeer qui est un très grand peintre aurait laissé les 2/3 du tableau à peine peint ! Je ne peux me contenter d’une si maigre explication ! D’ailleurs, dans l’affiche qui annonçait l’exposition de l’âge d’Or Hollandais, on montrait le tableau en recadrant sur la scène éclairée, ces 2/3 de tableau semble bien encombrant !

La perception de l’espace est un défi en peinture mais la perception du mouvement et donc du déroulement du temps sont des défis aussi grands!
Ce tableau a pour titre « la lettre d’amour » ; Le temps en amour est une épreuve constante : c’est celle de l’attente, l’attente de l’aimé et ici l’attente de la lettre.

La servante est venue quelques minutes avant du 1er plan du tableau, là où nous nous tenons ; si on imagine la servante, laissant sandales et balai pour chercher la lettre et l’amener à sa maîtresse, nous pouvons entrer dans le tableau en venant à sa suite par le chemin qu’elle a pris pour donner la lettre dans un zoom avant de notre regard encadré par les pans d’ombre, ce mouvement de notre regard nous fait sentir toute l’intensité de l’attente enfin comblée dans le regard reconnaissant que la maîtresse adresse à sa servante.
La scène absente est toute contenue, dans le mouvement que nous faisons vers la scène éclairée. Notre regard, porté par la mise en scène de ce qui est visible, réactualise par son avancée la scène invisible.
La scène finale que Vermeer a choisi de peindre est l’aboutissement d’un fragment du temps, qui a eu lieu juste avant, celle où elle venait la lettre à la main. La profondeur qui nous sépare, du seuil aux 2 dames est plus qu’un espace, c’est un fragment du temps déroulé, du temps à parcourir par la servante. Notre regard ouvre une boite à musique ; on écarte ainsi les 2 pans d’ombre de la scène précédente qui se rejoue à chaque fois.
Du coup, le tableau et notre regard s’anime d’un même mouvement, de ce déroulement intensément émouvant de l’attente et, mine de rien, donne bien plus de saveur et d’émotion à ce que nous regardons.
Extrait d’une conférence donnée à la Halle St Pierre en mars 2010

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*