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A l’épreuve de l’irreprésentable

Conférence Halle St Pierre- Juin 2017

 J’ai choisi d’explorer ce qui échappe à la représentation: l’irreprésentable.

L’irreprésentable est au cœur de la question du traumatisme et ce qui s’y joue touche à ce qui permet l’émergence du vivant.

Que se passe-t-il quand on se trouve marqué par des drames majeurs insoutenables que l’on en soit témoin plus ou moins proche et, d’autant, quand on en est victime ?
De quoi est faite la puissance mortifère de ces traumatismes personnels et/ou sociétaux.

Les évènements traumatiques sont rejetés hors de la durée humaine, ce sont des évènements qui échappent à toute chronologie ; ils échappent à toute mémoire et en même temps sont immémoriaux, ils sont atemporels et sans possibilité d’espace.
Pour prendre un exemple sociétal terrible, il ne s’est rien passé depuis Auschwitz qui l’est annulé, qui l’est réfuté. (C’est plutôt le contraire ; tous les autres horreurs humaines n’ont fait que confirmer Auschwitz). Ce qui a commencé là, dure jusqu’à nos jours dans les consciences.

Et en dehors de ces horreurs comme celle de la shoah, des autres violences génocidaires et autres atrocités, il y a des évènements traumatiques moins violents, plus insidieux qui sont tout autant sans issue.
On rencontre malheureusement beaucoup de lieux, de moments plus ou moins traumatiques, dans nos sociétés actuelles et dans nos vies personnelles, qui nous posent, et quelquefois de manière poignante, la question de ce qui fait notre humanité et notre inhumanité.

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L’expression comme consolation

Face à son silence, à la remarque de sa thérapeute, lui disant que l’on pouvait s’exprimer autrement qu’avec des mots, il répondit en atelier (à son désir de disparaître, d’être invisible?) en étalant de la peinture blanche sur du papier blanc; ensuite, il recouvra de peinture noire et y ajouta des paillettes colorées : les ombres de sa tristesse devenaient nuit étoilée. Il mit en scène ainsi son état intérieur dans ces étapes du peindre.

Pourrait-on parler de la force de consolation de l’expression ?

Les états du corps

« C’est dans la chair, dans les organes que prennent naissance les images matérielles premières » dit Bachelard dans L’eau et les rêves.

La création est d’abord un engagement du corps, engagement profond du corps dans l’expression. Il n’y a pas de véritable expérience vivante qui ne passe pas par lui. La richesse qu’apporte le relais du corps dans l’élaboration poétique est immense. Il faut devenir attentif à cette mise en résonance, cette mise en mouvement de la matière même du corps et chercher une parfaite solidarité entre la matière travaillée et la matière profonde du corps. A ce propos, MATISSE aimait citer ce vieux proverbe chinois: «quand on dessine l’arbre, on doit au fur et à mesure sentir qu’on s’élève».

corps-interne

Chaque expression plastique renvoie en écho à une sensation physique à laquelle nous sommes en général inattentifs; ce corps de sensation, fil d’Ariane de la recherche créatrice, je l’ai appelé dans mon jargon de peintre «le corps noir». Toute expression élaborerait alors un supplément de corps   comme on parle d’un supplément d’âme qui nourrirait ainsi le corps d’une manière sensitive et qui lui donnerait sa substance vivante.

La sensation de sens

Multiplicité et toupie du sens : la forme est rétive à l’enfermement dans une seule désignation qu’elle soit descriptive ou symbolique et peut même échapper à toute désignation, les associations évocatrices sont quelquefois impossibles ; on a accès directement à la « sensation de sens », le mystère s’exprime mais sans dévoilement ; la forme est la gardienne du secret qu’elle exprime.

Cindy et le soleil

Cette petite fille mutique, non seulement ne disait rien mais se déplaçait sans bruit, ouvrait son cartable très lentement pour qu’on n’entende pas la fermeture éclair, bougeait les objets en feutrant au maximum les bruits. Elle était sans paroles et elle imposait tout autour d’elle, le silence.

Après un certain nombre de séances sans qu’elle émette un son et qu’elle ne fasse de bruit, je joue à imiter par des bruitages les petits sons que font malgré tout les choses comme le bruit de son pinceau ou du crayon sur le papier, le son du papier ou de ses pieds au sol. Elle en est surprise et amusée. Une autre fois, elle joue à tracer à la craie, au tableau noir plus grand qu’elle, des lignes verticales de toutes les couleurs en sautant pour atteindre la partie supérieure du tableau ; sa joie de l’effort physique lui permet d’oser des halètements que j’encourage et auxquelles je réponds en haletant moi-même par jeu. Toutes ses lignes grâce à ses sauts vers le ciel (?) organise le tableau en un ballet bondissant d’énergie.

A ma demande de terminer la séance par un dernier trait, elle dessine un rond et fait conjuguer toutes les lignes vers lui. Je lui dis combien je suis  émerveillée par la réponse du rond-soleil.

Elle se met elle aussi à inventer des bruitages ou des onomatopées d’une petite voix murmurée et nous nous répondons de cette façon en riant. Elle commence une autre séance en dessinant au tableau noir une grande bouche et m’adresse ensuite ses premiers mots! d’abord des mots courts et chuchotés puis, de séance en séance, elle s’enhardit, construit des phrases et se met à parler.