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L’espace-présence en peinture

Nous posons sur le monde et particulièrement sur le tableau une résille de regards qui nous permet de lire ce que nous voyons, cheminement dont les diverses étapes échappent à notre attention et qui est plus ou moins induit par le peintre selon sa maîtrise. A la renaissance,  la connaissance des structures géométriques devient fondatrice de la perception et de la lecture du monde. La maîtrise de la perspective élève la construction de l’espace à un véritable art des passages des plans : squelette indispensable à la construction de la résille arachnéenne du voir sur le monde.

Lorenzo Lotto et les trous d’absence :   Lotto est un artiste bizarre, chaotique, capable d’intuition géniale par l’intensité de l’enjeu pictural. Il est exemplaire par la manière dont il échoue à appréhender l’espace. Dans l’ « Annonciation » de 1527, de la pinacothèque de Recanati, cela s’incarne dans une rigueur quasi maniaque de la construction générale du tableau qui semble fermé et sans respiration. Les plans se disjoignent et l’espace ne maintient pas sa continuité; il y a des pans aveugles, la résille du regard est trouée par des pertes d’énergie qui fait tomber le spectateur entre 2 strates de l’espace.

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L’espace se mue rarement en mouvement, les plans sont figés dans un temps gelé, les plans sont collés les uns aux autres sans pouvoir empêcher des failles de se creuser. Aucune énergie ne se propage.

La lymphe ne circule pas entre les divers interstices de l’espace, entre par exemple bras levé et aile de l’ange, entre genou et bras tenant le lys, entre rideaux du lit et tête de la vierge ; entre la courbe de la colonne de la balustrade et la rondeur du biceps échoue la résonance, les fleurs colmatent mal la brèche irrémédiablement ouverte, ce genre de détail se répète entre mains du Dieu et colonne, entre les différentes frondaisons de l’arrière fond, entre les mains ouvertes de la vierge, buste et rotation maladroite du genou, le chat échoue aussi à relier pupitre et tabouret etc.. ; plus grave encore, aucune conductibilité spatiale entre ange et vierge et le regard de la vierge ne nous adresse rien. La majorité de ses tableaux sont le reflet d’une distorsion du regard, quelque chose semble s’être déchiré pour lui dans le tissu visuel et sensible du monde . Du coup, des éléments de notre corps regardant sont anesthésiés ou amputés alors que le peintre tentait au contraire d’ unifier et de présentifier l’espace. Lotto nous rejette dans notre propre absence.

Au contraire, Léonard de Vinci conquiert l’espace total :

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Dans « La dame à l’hermine » (1488-1490- Musée de Cracovie), la phalange  de la dame toquant sur la surface de la toile et le corps de l’hermine déroulent avec fluidité tous les plans emboîtés en 2 cercles aux mouvements opposés autour d’elle et entraîne le regard dans un mouvement de toupie et la livre au visible.
15 ans plus tard, « La Joconde » (1503-1505- Musée du Louvre) est ce mystère qui n’a même plus besoin de l’étayage de la construction pour créer ce regard-oiseau, le tissage fragile du monde visible est constitué dans son intégrité. Elle nous atteint en plein cœur dans un mouvement spiralé de l’espace.
La totalité de sa matière-présence nous oblige à être devant, nous désigne comme être vivant.

La rencontre avec la matiere

Ma recherche sur les processus créatifs m’a permis de façonner un certain nombre de convictions intimes qui me servent de guide dans mes interventions. Une des dimensions fondatrices d’une expérience véritablement créatrice, me semble être :

La rencontre avec la matière et l’engagement du corps. 

C’est vers cette expérience par laquelle je commence ou retourne chaque fois que je sens la personne perdue.

Le 1er fil d’Ariane est de découvrir les lois qui gouvernent la matière que ce soit la terre, la peinture, le mouvement, ..

Cette rencontre avec une matière n’a de sens que s’il y a une véritable implication sensible et  corporelle, que s’il y a engagement du corps   .

La rencontre avec une matière demande une écoute intuitive . L’écoute intuitive est une écoute qui a perdu son intentionnalité ; il ne faut pas chercher à être dans le saisissement inquiet d’un objectif de forme, il faut se détacher de l’avidité du but. Les sens vagabondent alors sans être entravés.

Je n’ai rien à attendre d’une forme, seulement être avec la matière .

« Les images de la matière, on les rêve en écartant les formes, le devenir des surfaces ; elles ont un poids, un cœur » dit  Bachelard dans l’eau et les rêves.

Par exemple dans le travail avec la terre, comment peut-on animer la terre en partant du présent du geste et en le nourrissant du poids, de l’énergie spontanée du geste, partir de choses très simples : Qu’est ce que la main aime contenir ? Trouver ce qui est le plus naturel, ce qui coule de source et quels vocabulaires cela déploient : creux, courbes, modelé, matières…

Ne pas oublier la dimension polyphonique de la sensibilité   et s’essayer à une perception globalisante des choses.

Chacun vit cette rencontre en découvrant les lois de la matière travaillée avec sa singularité. L’un va plus découvrir le rapport avec l’eau, l’autre avec le poids et cela amènera au déploiement d’un véritable vocabulaire personnel de gestes et de rythmes   qui  libère alors l’imaginaire.

Il y a  déclenchement d’un rêve et découverte dans le temps du geste de ce que la terre nous renvoie comme sentiment ou  émotion.

Laisser parler la terre à travers les lois qu’elle nous révèle et les accidents qu’elle provoque ; instaurer un véritable dialogue avec elle. C’est ce renversement d’une intention rêveuse    vers ce moment où la terre demande ce qu’elle veut ; ce renversement-là est très précieux ; il est du même ordre chez un romancier qui invente des personnages qui se mettent à vivre d’eux mêmes.

Pour guider vers ce renversement  puis ses allers et retours, il faut percevoir les gestes authentiques qui dénotent une vraie implication et faire ressentir subtilement l’équilibre à trouver entre l’intention et l’impulsion .

Cette perception se rapproche de  ce que dit Petitmengin  de l’expérience intuitive et  ressemble étrangement à la disposition d’écoute mystique mais qui serait là profane ou de l’écoute amoureuse.

Le résultat est dû alors plus à l’aboutissement d’un élan qu’une forme fixée et provoquera  presque toujours un étonnement    qui interrogera la personne sur elle-même. Il y a en art toujours un côté sphinx à solliciter .

ENQUÊTE

Comment avez-vous été touché une des premières fois que vous avez découvert la peinture ?la sculpture ?

En ce qui me concerne, le plus  lointain souvenir    que j’ai pu retrouver qui fut de l’ordre d’une véritable révélation remonte à peu près à mes 8 ans, ce fut mon saisissement devant la reproduction d’un tableau de Picasso -La femme qui pleure-1937 , l’année de Guernica ; c’est une tête de femme transpercée par les épines de ses pleurs.

Je ne comprenais pas comment on pouvait montrer le chagrin et le faire ressentir à travers une peinture, moi qui était si impuissante quand j’en avais un, à le partager et le faire comprendre à ma mère, la personne la plus proche de moi ! .

Quel était ce moyen qui permettait de faire ressentir aussi directement des émotions aussi intimes ? Faire ressentir en montrant ce qui était invisible et normalement incommunicable?

A vous …

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