Archives de catégorie : Exemples de séances

Vivante jusqu’à la mort

J’ai accompagné cette dame pendant une dizaine d’années jusqu’à son décès. Une relation d’une très belle humanité s’est développée tout au long de ces années.

Dans les dernières semaines, je venais chez elle et, une séance, en quelques coups de pinceaux, juste en suivant avec confiance les quelques indications de respiration que je lui donnais afin de laisser émerger des gestes en résonance avec la fleur qu’elle rêvait de peindre, est apparue, à sa surprise émerveillée, cette fleur magnifique.

Elle me disait souvent: je voudrais rester vivante jusqu’au bout.

Cette fleur continue à éclore sous nos yeux et témoigne de cette vie qu’elle a réussie à préserver jusqu’à ses derniers moments.

La lampe d’Aladin

Favoriser l’accès à une connaissance des matières peut être vécu comme une connaissance fondatrice qui donne l’impression de commencer quelque chose… c’est un commencement qui n’est pas anecdotique mais qui est perçu comme un commencement à la tonalité quasi-mythologique.

Une adulte âgée, ancienne professeure de mathématiques, me disait combien elle était rationnelle et ne voyait pas comment l’art thérapie pouvait lui être utile. Un jour, elle a eu envie d’essayer le fusain mais sans grande conviction. Elle a commencé à l’utiliser sagement comme un crayon mais, la séance d’après, le fusain s’est cassé et elle s’est rendue compte qu’elle pouvait écraser le fusain sous ses doigts. Elle m’a regardée de côté pour savoir si c’était correct de l’utiliser comme ça et a continué en frottant la poussière de fusain sur le papier. Je l’ai encouragée à trouver la juste vitesse, la bonne amplitude, à éveiller les sensations sous ses doigts et à impliquer son corps, ce qui l’a amenée à littéralement nager sur sa feuille! Elle eut un grand plaisir à nager ainsi toute une séance… Je sens qu’un imaginaire se lève  m’a-t-elle dit au bout d’une heure de nage. Etait apparue sur sa feuille, ce qu’elle a appelé sa lampe d’Aladin. Ce fut le début de tout un imaginaire… 

La couleur

Cette jeune fille apathique couvrait ses feuilles, à chaque séance, avec une seule couleur en inscrivant au-dessus en anglais, le nom de la couleur employée. Elle n’en disait rien et restait murée dans le silence. Elle semblait peindre sans plaisir et sans intention, on la sentait perdue dans une activité solitaire ;  pourtant, l’utilisation de l’anglais signifiait que la peinture avait besoin d’être traduite. Il y avait ainsi l’expression d’une énigme dont elle ne saisissait ni l’enjeu ni la teneur mais qui demandait une réponse. 

Je lui ai fait ressentir qu’en tant que peintre, je voyais ces couleurs comme des évènements importants ayant une véritable portée émotionnelle (alors que la thérapeute qui m’accompagnait dans l’atelier, n’y voyait que des manifestations régressives). Ces grands espaces de couleurs étaient des évènements à part entière et je lui montrais alors que ses tentatives s’inscrivaient dans les recherches de certains peintres. Je mis à sa disposition des reproductions de peintures de Rothko, Klein, Newman et de peintres monochromes qu’elle regarda longuement.  Quand elle a vu l’importance que je  portais à ses peintures, elles se dévoilèrent pour la jeune fille comme un langage, elle put voir ce qu’elle faisait comme la création d’un vocabulaire personnel mais compréhensible, en même temps nommant un monde intime de sensations colorées et la reliant aux autres, à une histoire ayant un sens dans le monde de l’art. Elle n’était plus seule.

À partir de ces séances, son regard changea, devint moins opaque ; elle se mit à sourire et, peu à peu, la parole est venue.

Prise en charge d’une maman

buissonrougepeinture

Dans le cadre de l’Unité Mère-Bébé de l’hôpital Intercommunal de Créteil, dans l’atelier de peinture que j’anime , une maman au contraire des autres mamans, vient à l’atelier morne et sans désir… Au bout de plusieurs séances, me trouvant seule avec elle, je lui propose alors d’aller au bord de la Marne sans dessiner. Il fait beau et derrière l’hôpital, il y a un petit chemin champêtre le long d’un affluent de la Marne avec des jardins ouvriers. La proposition, tout en la surprenant, la soulage. Je lui suggère tout en se promenant de choisir des moments d’arrêts ;  quand elle s’arrête, je l’encourage à regarder. Tout en étant toujours surprise et décontenancée par ma proposition inhabituelle, elle l’accepte sans trop de mauvaise grâce.

Regarder est aussi un acte créateur: suivre tout indice de ce que l’œil aime

1er arrêt:  Elle remarque de l’autre côté de la rive un fouillis d’arbres qui fait contraste avec les arbres bien rangés de ce côté-ci de la rive. Il cache un petit appentis et elle se pose alors timidement beaucoup de questions que je l’incite à partager avec moi « qu’est ce que c’est ? Pourquoi ce fouillis ? Qu’ y a t il dans cet appentis qu’on ne voit pas bien ? C’est bizarre… » Je lui fais remarquer la découverte du questionnement que convoque cette petite énigme du voir et lui demande de me préciser ce qu’elle ressent. Ne trouvant pas les mots, elle l’exprime spontanément par un petit geste à peine ébauché que je lui propose d’affirmer et de préciser. Toujours décontenancée par ma demande, nous mimons ensemble ce qu’elle voit par des gestes plus affirmés et plus conscients .

Découverte de la participation du corps dans l’adhésion avec le monde

2ème arrêt:  Elle voit un saule pleureur . Elle me dit « je n’avais pas remarqué que ses branches semblent séparées de son tronc » elle remarque aussi un arbuste en boule noir en bas et rouge en haut

S’arrêter fait voir des mystères 

3ème arrêt: Elle voit un acacia plein de boules de gui. Elle se prête de mieux en mieux au jeu et choisit dans le contre jour, une branche qui lui plaît avec 2 boules de gui . Sur le chemin du retour, levant la tête, elle me dit avec plaisir « ma branche » et  rit,  surprise de cette appropriation .

Voir donne la sensation qu’on invente; s’approprier ce qu’on voit. Comment l’élection d’un fragment du monde fait que l’on invente son monde. 

Je deviens l’auteur de ce que je vois

A notre retour à l’atelier, je lui propose de dessiner ce qu’elle a aimé,  de peindre les sensations qu’elle a eu devant l’arbuste,  sans chercher à reproduire mais en essayant de retrouver par exemple le fouillis des branches. Elle accepte malgré son inquiétude et au début, pris dans un geste trop ordonné, elle peint des traits bâtons. On parle de ce qu’est la croissance d’une branche et comment un tracé donne le sentiment du vivant, comment ce qui était d’abord un bâton inerte de trait de pinceau devient une ligne qui semble croître comme une branche qui croît. Comment elle peut sentir dans son corps la ligne de la branche;  découverte du rythme, du coup de pinceau. Elle en respire profondément… quand elle se surprend à y arriver. La participation corporelle : Comment l’accès à la pulsation du vivant donne du souffle et de l’espace à son propre corps.

Décontenancée et hésitante à en être ravie, nous arrêtons la séance.

Il s’agit, je trouve, d’une vraie leçon de peinture

RIEN QU’AVEC LA COLERE

Cet enfant, pris en charge par sa grand-mère, a vu sa mère mourir devant lui il y a 5 ans. Son père est peu présent mais a donné à son fils le goût des maquettes. La 1ére maquette qu’il essaie de réaliser en atelier avec du carton est un échec pour lui et il la détruit. Je lui propose alors de la terre qu’il malaxe avec colère et des gestes rageurs. Peu à peu, sous ses mains apparaît une sorte de grotte avec plusieurs trous. Je l’encourage à rêver sur son modelage qu’il finit par transformer en maquette troglodyte qu’il peuplera ensuite de minuscules habitants. Très fier de cette réalisation inattendue, il la nommera « Rien qu’avec la colère… ».

grotte
maquette-de-ruine

 Maquette de ruine avec personnages
Il construira ensuite une grande quantité de maquettes de maison en ruine.
Entre la perte de sa mère et la présence floue du père, j’accompagnerai cet enfant à développer peu à peu sa faculté étonnante de s’appuyer sur ce qui est absent pour se construire…