Archives de catégorie : Notes d’atelier

Un des rôles de la forme

Il m’arrive d’accompagner des personnes dont le monde m’est complètement inconnu; je ne peux m’appuyer sur aucune résonance sensible ou même sensorielle. Tout m’est étranger. Le retour vers la forme est mon seul référent, ma boussole. Encore un des rôles majeurs de la forme: s’aventurer dans des contrées avec elle pour unique repère…

Mental et corps

Ce que fait le mental : organiser, réguler, contrôler, sens de la surface et des contours ; Son défaut : tentation de généraliser, d’uniformiser ; son cri de ralliement : tenir ! sa peur : se perdre. Son talent : nommer. 

Ce que sait le corps : rythme, musicalité, espace et profondeur, jeu ; son défaut : se taire ; son cri à lui : jouir ! sa peur : disparaître ; Son talent : résonner. 

Montrer/cacher/voiler

L’image publicitaire montre tout (il n’y a rien d’autre à voir que ce qui est montré) ou avec une obscénité pernicieuse, instrumentalise le mystère du caché.

Montrer/cacher/voiler:
Par contre, dans toute image poétique authentique, ces 3 mouvements sont à l’œuvre, agissants dans un entrelacement infiniment fragile.
CézanneDans ce tableau de Cézanne, le garçon s’expose dans sa verticalité frontale. Il est paisible, juste là dans l’évidence de sa nudité tendrement pudique, tout entier apparaissant et tout entier en retrait, les yeux baissés sur son monde intérieur et son seul pas attentif et incoercible qui ouvre l’espace jusqu’au bord du tableau.
Avancer en humain, en poète, ce serait ouvrir ce mouvement du «montré/caché/voilé » qui permet d’accomplir un pas …
J’oserai un rapprochement avec un tableau de Bellini, une vierge à l’enfant où l’enfant nu, les yeux baissés comme sa mère vers son premier pas sur la tunique déroulée de la vierge qu’elle offre ainsi à son fils comme chemin.
BelliniJe trouve ce rapprochement d’autant plus légitime que Pietro Longhi, historien d’art, ne s’en privait pas, en rapprochant peinture renaissante et art moderne (il voyait par exemple Piero della Francesca comme un précurseur de Cézanne).
Je le propose aussi pour faire d’autant plus voir/sentir la peinture de ce jeune garçon tel un apôtre profane dans sa mise à nu et son pas aussi décisif que celui de l’enfant.
Montrer/cacher/voiler : ces 3 mouvements indissolublement liés au cœur même de la peinture, nous en révèle l’humanité vibrante, dans la simplicité de la présence, à la lumière toute embuée d’un voilement de douceur comme neige qui tombe.

L’expression comme consolation

Face à son silence, à la remarque de sa thérapeute, lui disant que l’on pouvait s’exprimer autrement qu’avec des mots, il répondit en atelier (à son désir de disparaître, d’être invisible?) en étalant de la peinture blanche sur du papier blanc; ensuite, il recouvra de peinture noire et y ajouta des paillettes colorées : les ombres de sa tristesse devenaient nuit étoilée. Il mit en scène ainsi son état intérieur dans ces étapes du peindre.

Pourrait-on parler de la force de consolation de l’expression ?

La sensation de sens

Multiplicité et toupie du sens : la forme est rétive à l’enfermement dans une seule désignation qu’elle soit descriptive ou symbolique et peut même échapper à toute désignation, les associations évocatrices sont quelquefois impossibles ; on a accès directement à la « sensation de sens », le mystère s’exprime mais sans dévoilement ; la forme est la gardienne du secret qu’elle exprime.