De l’informe à la non-forme

Extrait d’un article paru dans la revue « Art et thérapie » n°106/107
…Je choisis d’explorer ce passage où nous plonge avec inquiétude cette errance avant l’apparition de la forme, ce passage de l’informe à ce qu’on pourrait appeler la non-forme, la non-forme n’étant ni vraiment rien ni vraiment encore quelque chose…

La non-forme

Entre le rien et le quelque chose, que se joue-t-il ? Entre le fait d’être là ou de ne pas y être ? Entre exister et ne pas exister ?
Au lieu de s’agripper à tout indice de forme pour combler l’avidité à trouver du sens, au lieu de chercher à échapper le plus rapidement possible à cette séquence inconfortable et angoissante où rien ne se décide encore : s’y maintenir.
On renonce à cette tension vers la forme en apprivoisant notre peur de nous perdre avant cette frontière apaisante où les formes se posent, pour prendre le risque d’être traversé par ce qu’on reconnaîtra comme les premières lois d’émergence du vivant et de la création qui innervent toute matière.
Le pari est d’habiter ce lieu inhabitable, ce ‘non-lieu’, espace sans trace sans aucune empreinte qui y mène ou qui en sort, flottant hors de tout ; ce n’est ni ici, ni là -bas ; et pourtant, cela existe.


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Le fait de faire l’expérience de se tenir dans cet en-deçà de la figure permet de trouver en soi des appuis pour sécuriser les personnes angoissées par ce passage perçu comme vide ou pour accompagner avec justesse les patients psychotiques souvent encagés ou défaits dans leur relation à la matière, tout simplement parce qu’on a été traversé par ce qu’on reconnaît comme une séquence dynamique de la création.
S’y tenir avec eux dans ce qui peut sembler intenable pour toute personne qui n’a pas vécu pleinement cet avant-forme, dans la vérité de notre expérience et ouvert à une disponibilité qui nous donne confiance à ce qui peut » juste » venir, sans colmater avec précipitation cette brèche, en laissant du temps et de la place à ce qui est simplement là .

De l’informe à la non-forme

Le processus créateur est un drame et le contenu du drame, c’est le chaos.
Je propose de vivre ce drame par une micro-expérience traumatique comme le funambule qui resterait au milieu du fil sans chercher à atteindre l’autre bord pour éprouver encore le danger de son équilibre et l’audace de sa verticalité.

L’enjeu est de se poser à la lisière du monde des formes pour percevoir l’expérience créatrice, au plus proche de son commencement.
En se délestant du saisissement inquiet d’un objectif de forme, on oublie qu’il y aurait un but à atteindre ; on se détache aussi de la tendance que l’on a à se poser la question de l’origine, du pourquoi du geste ou de l’impulsion.
S’arrêter à cette matière mise en mouvement par nos gestes et qui échappe à toute désignation ; les associations évocatrices sont impossibles ou prématurées, on cherche à se suspendre à cet état de stupeur, de vapeur rêveuse où rien ne se fixe.

Aborder la matière comme désarmé … le bénéfice en est la légèreté.
La chose n’existe pas encore ; L’événement formel qui apparaît, ne peut pas être perçu par une perception ordinaire, c’est une attention et un arrêt qui le fait naître, qui le crée. L’événement est une production, mais au bord de l’invisible. C’est une forme-chose qui ne se donne pas au monde du visible, ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors, qui est juste manifesté et qui nous mobilise, mais ne porte pas de nom.

Pendant un moment, la matière à l’apogée de son éclosion ne contient que les mouvements secrets qui l’a fait naître comme matière animée sans que jamais ne soient fermées la route, les chemins de retour vers le silence du « rien ».

La question de la « non-forme »
La non-forme serait ouverte, non structurée, paraissant incomplète ou inaboutie, ne libérant ni sens ni ressemblance et impossible à intégrer dans un contexte. Un ensemble de parties semblant à première vue sans liens capables de créer une cohérence.
La non-forme (modelage ou peinture) semble isolée de tout. Il serait même impossible de signifier un fond sur lequel puisse se distinguer sa figure.
Le fait de s’y arrêter, de s’y suspendre la nomme forme même si cela a le goût d’une imposture. Pourtant, elle ouvre sur…
« Le propre de l’art, c’est d’ouvrir l’ouvert » .
En formation, une consigne avec la terre

La dimension fondatrice d’une expérience véritablement créatrice, c’est donc d’abord
La rencontre avec la matière. C’est cet écart entre informe et forme que je propose souvent d’explorer dans l’accompagnement et en formation dans les ateliers.

Je propose d’interroger les processus de création et en quoi ils peuvent enseigner la justesse dans les postures d’accompagnement en art thérapie tout en « visitant » les fragilités et pathologies de la psyché, révélatrices des fondations de la construction psychique ; ces 3 questionnements s’entrelacent et s’éclairent mutuellement dans un protocole à vivre.

On va donc étirer le temps et vivre l’une après l’autre toutes les étapes qui vont de la matière à l’émergence d’une forme.
J’ai choisi de travailler avec la terre, matière qui met encore plus en tension et dans le paradoxe que la peinture; pouvoir tout de même tenir cet avant-forme avec une matière qui ouvre sur les formes avec une telle facilité, semble de l’ordre d’une gageure ; et, pourtant…

Fondations d’expérience

La phénoménologie peut nous aider à réfléchir sur les conditions qui favorisent cette expérience de la matière :

 L’époché est une suspension de nos jugements, de nos a-prioris et de nos certitudes. En mettant le monde entre parenthèses autant que faire se peut, je me défais de son pouvoir stagnant et enlisant.
C’est un acte de pure liberté que je m’impose à moi-même.

 La  » réduction transcendantale « , ou réduction au phénomène.
Pour cela, il est nécessaire de ne plus se considérer comme installé dans le monde, je m’ouvre au monde tel qu’il m’apparaît. Un déclic se produit, qui nous fait voir autrement le même monde avec la chance de créer un regard neuf.
Je me détourne de la cause du phénomène, des représentations que l’on en a pour ne se préoccuper que de la façon dont on rencontre ce qui se manifeste dans l’instant ; je prends la décision d’accueillir ce qui arrive dans une ignorance volontaire.
Peut-être ne peut-on y arriver complètement mais en faire l’expérience subrepticement, en en repérant les indices dans sa perception.
Cette ouverture sur l’immédiat à venir non-déterminé et intensément pressenti, Husserl la nomme présent vivant : attention quasiment panoramique, de réceptivité et d’attente devant ce qui peut advenir, devant l’événement.

 La relation au temps : J’accepte de vivre le temps différemment en appréciant sa lenteur : j’étire le temps avec confiance.

 Je développe le goût de l’immédiateté ; cela demande un vrai travail de s’accorder avec. Les chinois disent qu’entre le projet d’un trait et le tracé lui-même, il y a à peine l’épaisseur d’un cheveu. En se libérant de l’inquiétude du projet, j‘accepte l’errance dans l’instant.

Cette immédiateté ouvre les portes du temps et naturellement fait entrer dans la notion de processus: Une chose amène à une chose qui amène à une autre chose etc.. L’’immédiateté ouvre sur l’infini des possibles.

 Le seul fil conducteur et ensuite organisateur, c’est la sensorialité. La matière peut exister à partir du moment où je la nourris de sensations.
Quand des adultes commencent à modeler la terre sans avoir d’idée préalable, ils se confrontent souvent à cette impression de faire n’importe quoi. Toutes ces questions sur le sens se taisent d’elles-mêmes dès qu’ils se sentent appelés par des sensations ; le fait de se sentir mobilisé dans leur corps suffit à légitimer ce qu’ils font.

 L’écoute : Il faut une perception qui sort de l’ordinaire pour contacter cette source de créativité. Merleau Ponty dit « on peut écouter avec ses oreilles, mais il y a une troisième oreille ».
Il faut développer une qualité particulière d’écoute, une écoute intuitive, qui est une écoute sans intentionnalité bien sûr mais aussi particulièrement attentive aux surprises offertes par des évènements minuscules qui peuvent passer inaperçues. Il faut tout un apprentissage pour discerner ces tonalités de surprise infiniment précieuses, porteuses de messages du temps primordial « des 1ère fois » comme autant de pierres de Petit Poucet.
Ces messagers du chemin à prendre, je pourrais les rapprocher de ce que les aborigènes ont nommé les mimihs, passeurs entre le visible et l’invisible, personnages longs et fins, incarnations des interstices qu’on découvre par l’ombre portée des fissures entre les rochers, interstices qui sont invisibles en pleine lumière.

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