La couleur

Cette jeune fille apathique couvrait ses feuilles, à chaque séance, avec une seule couleur en inscrivant au-dessus en anglais, le nom de la couleur employée. Elle n’en disait rien et restait murée dans le silence. Elle semblait peindre sans plaisir et sans intention, on la sentait perdue dans une activité solitaire ;  pourtant, l’utilisation de l’anglais signifiait que la peinture avait besoin d’être traduite. Il y avait ainsi l’expression d’une énigme dont elle ne saisissait ni l’enjeu ni la teneur mais qui demandait une réponse. 

Je lui ai fait ressentir qu’en tant que peintre, je voyais ces couleurs comme des évènements importants ayant une véritable portée émotionnelle (alors que la thérapeute qui m’accompagnait dans l’atelier, n’y voyait que des manifestations régressives). Ces grands espaces de couleurs étaient des évènements à part entière et je lui montrais alors que ses tentatives s’inscrivaient dans les recherches de certains peintres. Je mis à sa disposition des reproductions de peintures de Rothko, Klein, Newman et de peintres monochromes qu’elle regarda longuement.  Quand elle a vu l’importance que je  portais à ses peintures, elles se dévoilèrent pour la jeune fille comme un langage, elle put voir ce qu’elle faisait comme la création d’un vocabulaire personnel mais compréhensible, en même temps nommant un monde intime de sensations colorées et la reliant aux autres, à une histoire ayant un sens dans le monde de l’art. Elle n’était plus seule.

À partir de ces séances, son regard changea, devint moins opaque ; elle se mit à sourire et, peu à peu, la parole est venue.

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