Le corps bleu

Ce qui frappe chez cette petite fille un peu étrange, plus que sa manière raide et étroite de se mouvoir, c’est sa voix monocorde, terne, sans modulation avec un visage figé sans expression. Elle commence les 1éres séances à dessiner de manière sage avec pourtant une certaine inventivité dans les choix de couleurs ou la composition. Progressivement au cours des séances, elle raconte ce qui lui arrive: très souvent des histoires d’incendie, d’accident qui déclenchent de la peur dit-elle; mais sa manière de raconter est neutre et sans affect…

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« Pourquoi les gens me regardent méchamment ? » nous dit-elle un jour. Nous sommes touchées, la psychothérapeute qui m’accompagne dans cet atelier et moi-même par la confiance qu’elle nous accorde. On sent bien que cette confidence parle de sa fragilité et de sa peur obsédante des autres. Je lui demande alors si, elle aussi, elle regarde les autres. A sa réponse négative, je lui propose un petit jeu sur ce qu’on peut dire quand on regarde quelqu’un en faisant participer les autres enfants du groupe. « Tiens, elle a des longs cheveux ; oh ! Elle porte des vêtements très colorés… » lui murmurais-je. Nous traitons avec humour ce jeu du regard et du commentaire, ce qui la fait rire. Je propose de peindre en s’amusant avec les rythmes du pinceau sur le papier. Elle peint la nuit autour d’un bocal de poissons bleues et s’appuie sur ma proposition en amplifiant les gestes rythmés puis elle se met à faire danser son pinceau sur le papier avec des mouvements très divers ; elle se lance dans une danse du pinceau qui se prolonge ensuite au-delà des limites de la feuille, jusqu’à l’emmener elle-même dans l’espace dans une danse improvisée soudainement libre et fluide qui la fait tourner sur elle-même. Nous sommes étonnées par cette façon nouvelle de bouger comme si l’espace s’était ouvert et allégée autour d’elle.
La thérapeute me dit ensuite combien elle aurait certainement traitée différemment le surgissement de cette confidence persécutrice et qu’elle aurait interrogée le symptôme en cherchant une résolution alors qu’en le dépassant par l’humour et en encourageant son prolongement dans un geste pictural libérateur quelque chose en elle s’est dénouée de manière peut être plus opérante.
La nuit autour de ses poissons est alors décloîtrée par des touches noires en forme de vaguelettes et aérée par les raies blanches du papier.

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