Matières et sentiment d’existence (extrait)

Conférence donnée au GRETT et parue dans la revue Synodies en 2017.

J’ai choisi de vous parler de cette séquence fondatrice du processus créateur qu’est ce premier instant de rencontre avec le monde des matières.  C’est l’une des séquences majeures que la personne peut vivre en art thérapie.

Cette première séquence du processus créateur, se situe donc bien avant la recherche d’une mise en forme, bien avant tout désir de représentation, figure ou dimension symbolique.

Cela renvoie à cette étape du tout petit enfant qui, plongé dans la connaissance immédiate du monde, la découvre d’abord comme matière ; cette connaissance est ensuite oubliée ou sinon enfouie quand le monde s’organise par le langage.

Vous pouvez vous en souvenir en regardant des tout petits :  ces moments intenses, où l’on transvase gravement l’eau d’une casserole dans une autre, les graviers qu’on goûte et que l’on met en tas ou qu’on disperse ou de la patouille avec la terre d’un jardin, dans un temps ouvert qui semble inépuisable ?

Mais se redonner ce temps, si évident dans la prime enfance, pour rencontrer la matière telle qu’elle est, peut être ressenti comme une expérience un peu traumatique pour l’adulte. Ce serait un peu comme ce temps du funambule qui resterait volontairement au milieu du fil sans chercher à atteindre l’autre bord pour goûter le danger de son équilibre et l’audace de sa verticalité.

La matière, si on ne lui donne pas tout de suite forme, apparaît d’abord comme une matière inerte, brute et mutique.

Au lieu de se précipiter vers la mise en forme, avide de trouver du sens, au lieu d’échapper le plus rapidement possible à cette séquence inconfortable où rien ne se décide encore : choisir justement de s’y maintenir.

Quelquefois, la personne a quelque chose d’essentiel à vivre avec elle. Juste lui proposer de prendre le temps de la rencontrer, même si cela provoque d’abord  inconfort et embarras.

De l’avoir éprouvé comme créateur, d’avoir senti combien ce temps singulier en apesanteur ouvrait de possibles, permet à l’art thérapeute de le proposer aux patients avec simplicité et naturel et de l’alléger de sa charge d’angoisse potentielle ;  délester de l’inquiétude que cela pourrait provoquer, elle peut se permettre de prendre son temps pour découvrir ce voyage qui prend sa source dans la matière brute, l’informe et dans ce qui n’est pas encore une forme, ce que j’appelle faute de mieux la non-forme, la non-forme n’étant ni vraiment rien ni vraiment encore quelque chose…

Article complet publié dans la revue Synodies

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