Espace disponible/espace habité

Cet enfant à la présence évanescente est comme un nuage. Il passe, et rien ne semble s’inscrire en lui. Son visage est sans expression, délavé par le manque d’intérêt de ses parents pour lui. Il dessine parfaitement au stylo bille ou au crayon des personnages de dessins animés que les autres enfants du groupe reconnaissent sans hésitation.

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.et retourne à ses premiers dessins.
Comme si cet espace d’expression qui se découvre soudainement disponible, était impossible à investir pour lui. Tout mon accompagnement consistera à l’aider à accepter et habiter peu à peu ce lieu vivant d’expression.

RIEN QU’AVEC LA COLERE

Cet enfant, pris en charge par sa grand-mère, a vu sa mère mourir devant lui il y a 5 ans. Son père est peu présent mais a donné à son fils le goût des maquettes. La 1ére maquette qu’il essaie de réaliser en atelier avec du carton est un échec pour lui et il la détruit. Je lui propose alors de la terre qu’il malaxe avec colère et des gestes rageurs. Peu à peu, sous ses mains apparaît une sorte de grotte avec plusieurs trous. Je l’encourage à rêver sur son modelage qu’il finit par transformer en maquette troglodyte qu’il peuplera ensuite de minuscules habitants. Très fier de cette réalisation inattendue, il la nommera « Rien qu’avec la colère… ».

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 Maquette de ruine avec personnages
Il construira ensuite une grande quantité de maquettes de maison en ruine.
Entre la perte de sa mère et la présence floue du père, j’accompagnerai cet enfant à développer peu à peu sa faculté étonnante de s’appuyer sur ce qui est absent pour se construire…

IL Y A UN BUG ENTRE MA MERE ET MOI

L’atelier d’art thérapie « dyade parent-enfant » est né de ma frustration de ne pas pouvoir faire peindre les nourrissons avec les mamans dans l’atelier du service mères-bébés de l’hôpital intercommunal de Créteil.

Nous avons monté cet atelier, dans le CMP où je travaillais, la pédopsychiatre et moi-même avec le projet d’accueillir 2 dyades sur l’indication de l’équipe soignante. Cet atelier est proposé quand se posent des problèmes relationnels semblant insolubles entre les parents et l’enfant. La règle de l’atelier est que la mère (ou plus rarement le père) et l’enfant sont là pour dessiner ou modeler l’un et l’autre. Très rapidement,  la configuration semble la plus juste quand la pédopsychiatre découvre avec les dyades la peinture ou la terre et que, moi-même,  je sois plutôt en situation de regarder, conseiller et accompagner ;  je suis, en tant qu’artiste, celle qui connaît les lois des différents matériaux…

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Exemple d’une prise en charge globale  d’un enfant et de sa mère, d’abord suivis par une psychologue puis, parallèlement, dans l’atelier “dyade parent-enfant”:

Pendant une première période d’à peu près 6 mois, nous sortions de l’atelier, écrasées par l’impossibilité d’entrer en contact avec l’enfant qui n’offrait qu’écroulement corporel sur le corps de sa mère, tétanisation brutale de l’attention proche de la stupeur ou divagation sans but dans l’espace de l’atelier.  Pendant quelques minutes, de temps en temps, il étalait des couleurs et des coulures dans lesquelles il s’absorbait, effondré sur sa chaise. Plus qu’errance, il flottait dans un non- espace, dans un nulle part et s’arrimait quelquefois dans l’absorption de la carte géographique accrochée au mur alors que nous n’arrivions pas à le localiser ! Je le suivais, stupide, dans l’atelier, essayant de découvrir une petite accroche d’intérêt relationnel ou espérant du moins découvrir des traces de son passage comme on cherche les empreintes des pas d’un animal. Nous étions confrontées à une absence que nous n’arrivions même pas à nous représenter. La mère constamment le dirigeant « à vue » par des injonctions pour le tenir, nous étions consternées par notre malaise qui dépassait le simple fait qu’il ne produisait rien, soulignant notre impuissance à le situer quelque part.

Le premier déclic a eu lieu quand je lui ai fait comprendre  que je pouvais l’accompagner  dans un «  rien faire » dans un patouillage avec de la terre et de l’eau. « C’est quoi le vrai mot ? Humain, c’est pas possible que ce soit le vrai mot » a-t-il dit alors en s’adressant pour la 1ére fois au groupe.

Ensuite un voyage à l’amble avec sa mère a commencé dans la découverte des couleurs. S. à la table, sa mère devant un chevalet, ils semblaient se répondre par des accords de couleurs, concentrés l’un et l’autre et, l’air de rien, tout de même ensemble. La mère découvre le temps du rêve devant le chevalet et le plaisir de l’étal des mélanges pendant que son fils se concentre dans le secret de la fabrication des couleurs (je lui fais découvrir le bleu Klein qui deviendra sa couleur fétiche) et des expérimentations sur la matière couleur. La mère s’engage corporellement de plus en plus : au départ, très distancée, du bout des doigts et ironisant sur ce qu’elle faisait ; elle laisse peu à peu une place à la reconnaissance qu’il se passe quelque chose pour elle et son corps se mobilise. S. fait une suite de taches de couleurs qu’ils appellent ses “pépites”. ( voir peintures ci-dessus) Peu à peu, l’enfant s’ouvre au groupe, instaure un dialogue avec les yeux, devient curieux du travail de chacun et permet à ce qu’enfin, on a l’impression d’une cohésion du groupe.

Ce qui fait évènement alors, c’est la mère et l’enfant découvrant quelque chose qui les relie et les différencie dans le même temps : ici les couleurs.

Suite de l’article dans la revue Art & Thérapie

La présence

L’expérience vécue du sens qui s’incarne dans son corps est la charnière de toute approche artistique. J’oserai une métaphore religieuse : le mystère de l’annonciation me semble refléter le plus justement le mystère de la présence. Pour reprendre l’affirmation provocante de George Steiner, les arts étant les arts de la présence et du sens, la présence de Dieu est posée comme hypothèse, sinon, ils ne sont pas. Ce pari sur l’existence de Dieu n’est pas de l’ordre de la croyance, il ne s’agit bien sûr pas de répondre par oui ou non, mais de laisser cette possibilité ouverte afin de ne pas être enfermé dans une incohérence létale du fait artistique.

Un vrai tableau serait toujours un tableau ANNONCE et ceci est valable pour tout acte authentiquement artistique.Steiner dit que toute invention artistique contient la dimension de la prophétie du souvenir. Blanchot  parle, lui, de ce double mouvement ressenti en même temps comme effroyablement ancien et loin dans l’avenir.

L’œuvre : « Elle est toujours antérieure à tout commencement, elle est toujours déjà finie. Elle est toujours originelle et à tous moments commencement : ainsi paraît-elle ce qui est toujours nouveau, le mirage de la vérité inaccessible de l’avenir… et enfin elle est très ancienne, effroyablement ancienne, ce qui se perd dans la nuit des temps » voir p.309

A défaut de pouvoir remonter dans le temps du sens, si je cherche à creuser ce que la sensation de présence crée dans mon corps, si j’essaie d’approcher de cet appui, je me rends compte qu’il ne m’apparaît pas comme un élément en plus mais plutôt comme un supplément d’espace.

Cette présence serait espace…

COURT-METRAGE « Du trait au corps »

Court-métrage de 15 mn ; mai 2002 Réalisation :Ruth Nahoum Scénario : Ruth Nahoum, Maryse Guichard avec la participation de Gilles Bouchardeau, Jean-Michel Coq, Bernadette Dassbach. Assistante : Abelle Defrance Musique : Pierre André Athané Montage : Francette Levieux Studio : INGEP Marly Le Roi Producteur : Post Scriptum 2, allée des Boutons d’Or Créteil 94000 et Ruth Nahoum Le financement du film a été assuré par la Caisse d’Allocation Familiale.

Ruth Nahoum, peintre, a animé pendant deux ans un atelier de modèle vivant avec des jeunes adolescents en difficulté psychique dans le cadre des activités de l’association Post Scriptum. Depuis 1983, cette association a monté plusieurs projets avec des artistes et l’hôpital de jour des Bordières à Créteil qui reçoit des autistes et psychotiques. Différentes rencontres autour du  projet d’un film issu de cette expérience ont eu lieu entre Ruth Nahoum et des membres de l’association et ont permis de construire le scénario d’un court métrage.

Ce film a pour objectif de montrer au spectateur comment évoluent les dessins de ces adolescents quand ils sont confrontés au modèle vivant et à leurs éprouvés et comment se modifie la perception de leur corps et du corps des autres. Le film cherche à rendre l’émotion de l’accompagnement artistique et le parcours particulièrement saisissant de ces adolescents.

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J’ai voulu transmettre une expérience essentiellement poétique qui me semble la plus à même d’évoquer « l’intuition consciente » de l’artiste engagé dans une relation d’aide auprès d’adolescents  et nourrie de sa pratique même de l’art. 

Aider le corps déserté de ces enfants à prendre une épaisseur, un volume par le face à face avec le corps d’un danseur à dessiner. Aider ces enfants à devenir ainsi plus présents à eux-mêmes comme le peintre ou le mime devant la toile ou dans leur espace. 

Chez les personnes en difficulté psychique, leur propension est grande de s’absenter trop du monde, de se défaire de lui à chaque seconde. Mon rôle était de les aider à soutenir la présence au modèle en concentrant leur attention et en laissant échapper le moins possible leur présence qui semblait fuir et se trouer, constamment démissionnée du monde. 

C’était un vrai combat dont je sortais souvent épuisée, leurs présences ayant tendance à fuir de partout. Le fil conducteur de ce combat était motivé par la dimension fugitive, à peine suspendue de la pose du modèle (1/4 H), à l’urgence de saisir quelque chose du corps par le trait. Le temps fuit comme coule le sang, le modèle était toujours vivant avec jamais la possibilité de le ressentir comme un objet immobile. Cette prise de conscience parfois douloureuse de la coulée du temps leur permettait d’entrer dans la temporalité. Corps à corps avec le temps mais aussi avec leur propre corps : la jeune fille et sa main hémiplégique que je ramenais constamment dans son champ visuel ; la succession d’abattement et de tonicité d’un autre adolescent… Au début, certains dessinaient le modèle toujours de face, droit, bras et jambes droits quelque soit la pose du modèle ; leurs découvertes que du modèle de dos, on ne pouvait voir que les cheveux et non les yeux ! Ensuite mon insistance pour qu’ils cherchent des solutions quand le dessin était manifestement trop éloigné de la vérité de la pose (articulations, direction des membres, statique..). 

Le sentiment de beauté se confond ici avec la vérité du corps et du trait. 

Le film a été montré dans le cadre universitaire et aux festivals de Lorquin et d’Amiens.

Art-thérapie : une rencontre de soi en création