La couleur

Cette jeune fille apathique couvrait ses feuilles, à chaque séance, avec une seule couleur en inscrivant au-dessus en anglais, le nom de la couleur employée. Elle n’en disait rien et restait murée dans le silence. Elle semblait peindre sans plaisir et sans intention, on la sentait perdue dans une activité solitaire ;  pourtant, l’utilisation de l’anglais signifiait que la peinture avait besoin d’être traduite. Il y avait ainsi l’expression d’une énigme dont elle ne saisissait ni l’enjeu ni la teneur mais qui demandait une réponse. 

Je lui ai fait ressentir qu’en tant que peintre, je voyais ces couleurs comme des évènements importants ayant une véritable portée émotionnelle (alors que la thérapeute qui m’accompagnait dans l’atelier, n’y voyait que des manifestations régressives). Ces grands espaces de couleurs étaient des évènements à part entière et je lui montrais alors que ses tentatives s’inscrivaient dans les recherches de certains peintres. Je mis à sa disposition des reproductions de peintures de Rothko, Klein, Newman et de peintres monochromes qu’elle regarda longuement.  Quand elle a vu l’importance que je  portais à ses peintures, elles se dévoilèrent pour la jeune fille comme un langage, elle put voir ce qu’elle faisait comme la création d’un vocabulaire personnel mais compréhensible, en même temps nommant un monde intime de sensations colorées et la reliant aux autres, à une histoire ayant un sens dans le monde de l’art. Elle n’était plus seule.

À partir de ces séances, son regard changea, devint moins opaque ; elle se mit à sourire et, peu à peu, la parole est venue.

Adolescence et création

Exemple d’une prise en charge d’un adolescent suivi en thérapie classique et en art-thérapie au Centre Médico-Psychologique de Créteil.

De grandes difficultés scolaires et une inhibition massive avaient amené sa mère à consulter en CMP.  Cet adolescent fut donc suivi par une thérapeute qui le recevait avec sa mère et est venu parallèlement à l’atelier d’art thérapie pendant 1 an.

La mère de cet adolescent sollicite initialement de l’aide pour un problème d’orientation.  Son fils a des résultats scolaires catastrophiques et doit être orienté vers une classe pour déficients. Il est silencieux et paraît indifférent à tout cela. A l’âge de 6 ans il avait perdu son père. Depuis, il s’était enfermé dans un silence et une passivité obstinés. Plusieurs tentatives de prise en charge psychologique ont eu lieu, et il y a toujours opposé le refus, et son silence.

Avec la thérapeute, s’est engagé un travail sur le dévoilement d’une parole que n’avait jamais  exprimée la mère concernant la mort de son père et que l’adolescent, présent aux séances mais silencieux,  pouvait enfin entendre. Dans mon atelier, s’est naturellement imposée la nécessité de respecter ce silence.

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Pendant un très grand nombre de séances,  il a utilisé le plâtre pour construire autour de l’empreinte de sa main dans la terre, une sorte de gant qui protégeait cette empreinte. Il calculait précisément comment le plâtre pouvait l’aider à préserver le volume exact de ses doigts et de sa main et comment il pouvait librement enlever sa main avant que le plâtre ne sèche sans se déformer. Il a longuement repris, consolidé, modifié le moulage séance après séance puis la peins de couleur noire et argent. Il a appelé ce modelage, un repose-main, une « œuvre d’art utile ». Je l’ai  soutenu dans sa recherche de solutions techniques et dans la découverte pas à pas de ce qu’il élaborait sans jamais intervenir de manière directe. La thérapeute qui le suivait m’a alors parlé d’un épisode que la mère avait raconté en présence de son fils : un grave accident de la route avait nécessité plusieurs mois d’immobilisation et de soins, son père avait été notamment très longtemps plâtré. Quand, après de multiples complications, il avait pu retrouver la mobilité d’un de ses bras, on avait diagnostiqué un cancer dont il était mort quelques mois plus tard.

Je sentais qu’il était vital pour lui que je  respecte sa lenteur d’élaboration et que je taise le secret de ce transvasement d’une matière de son histoire vers le domaine expressif sans chercher à dévoiler l’origine, le pourquoi de ce qu’il  faisait. Il me semblait que c’était une condition essentielle pour qu’il puisse trouver peu à peu la liberté de transformer les éléments de son histoire et, de cette façon, se les approprier.

C’est parce qu’il pouvait construire en ma présence un univers aux opérations intimes et inviolables et que je les reconnaisse comme tel, que l’adolescent pouvait se construire vraiment ; vouloir un décryptage peut être un contre sens criminel en art thérapie.

Au contraire, aider à la construction métaphorique se souciant de la mise en forme, des lois des matières utilisées etc. permet que le processus se fasse vraiment (mais cela nécessite d’être totalement convaincu de l’engagement profond de l’acte d’expression en étant d’une présence impérieuse face aux mystères de la matière et ceci n’est possible que si l’on est soi-même créateur). Travailler entre connaissance et ignorance, une intuition  en apesanteur, comme un savoir en suspens, qui ne cherche pas à saisir et capter mais qui favorise la légèreté du jeu et la gravité de l’enjeu.

Le silence de l’atelier d’un côté, un bain de paroles maternelles de l’autre, sans forçage, sans pression pour lui. Lentement, progressivement il éclôt. Il se met à intervenir pendant les entretiens avec la thérapeute, corrige un détail, contredit même sa mère. A la maison il est plus ouvert, plus actif, et parfois gai. Il est passé en cursus scolaire normal. C’est maintenant un grand adolescent d’1,80m plein d’humour, intelligent et caustique. Il est resté peu bavard mais avec des sorties ironiques et toujours à propos, qui lui donnent un style manifestement apprécié.

Il a dit une fois à sa thérapeute qu’il revenait de loin.

La valeur d’un fait

Ce petit garçon modèle  la tête au carré de ses frères qui l’embêtent et leur montre ensuite fièrement le modelage; ce glissement du jeu de mots à l’image jusqu’à l’objet est libérateur pour lui ; l’objet créé mis dans la réalité, s’impose par l’évidence de sa présence ; Il ne s’agit pas simplement d’une métaphore mais il y a là réalisation d’un objet qui a la force d’un fait.

A partir du moment où l’on donne forme, cela a la valeur d’un fait. 

“Cela a eu lieu “ dit Daniel Mesguisch “et rien ni personne ne peut le contester. ”

Prise en charge d’une maman

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Dans le cadre de l’Unité Mère-Bébé de l’hôpital Intercommunal de Créteil, dans l’atelier de peinture que j’anime , une maman au contraire des autres mamans, vient à l’atelier morne et sans désir… Au bout de plusieurs séances, me trouvant seule avec elle, je lui propose alors d’aller au bord de la Marne sans dessiner. Il fait beau et derrière l’hôpital, il y a un petit chemin champêtre le long d’un affluent de la Marne avec des jardins ouvriers. La proposition, tout en la surprenant, la soulage. Je lui suggère tout en se promenant de choisir des moments d’arrêts ;  quand elle s’arrête, je l’encourage à regarder. Tout en étant toujours surprise et décontenancée par ma proposition inhabituelle, elle l’accepte sans trop de mauvaise grâce.

Regarder est aussi un acte créateur: suivre tout indice de ce que l’œil aime

1er arrêt:  Elle remarque de l’autre côté de la rive un fouillis d’arbres qui fait contraste avec les arbres bien rangés de ce côté-ci de la rive. Il cache un petit appentis et elle se pose alors timidement beaucoup de questions que je l’incite à partager avec moi « qu’est ce que c’est ? Pourquoi ce fouillis ? Qu’ y a t il dans cet appentis qu’on ne voit pas bien ? C’est bizarre… » Je lui fais remarquer la découverte du questionnement que convoque cette petite énigme du voir et lui demande de me préciser ce qu’elle ressent. Ne trouvant pas les mots, elle l’exprime spontanément par un petit geste à peine ébauché que je lui propose d’affirmer et de préciser. Toujours décontenancée par ma demande, nous mimons ensemble ce qu’elle voit par des gestes plus affirmés et plus conscients .

Découverte de la participation du corps dans l’adhésion avec le monde

2ème arrêt:  Elle voit un saule pleureur . Elle me dit « je n’avais pas remarqué que ses branches semblent séparées de son tronc » elle remarque aussi un arbuste en boule noir en bas et rouge en haut

S’arrêter fait voir des mystères 

3ème arrêt: Elle voit un acacia plein de boules de gui. Elle se prête de mieux en mieux au jeu et choisit dans le contre jour, une branche qui lui plaît avec 2 boules de gui . Sur le chemin du retour, levant la tête, elle me dit avec plaisir « ma branche » et  rit,  surprise de cette appropriation .

Voir donne la sensation qu’on invente; s’approprier ce qu’on voit. Comment l’élection d’un fragment du monde fait que l’on invente son monde. 

Je deviens l’auteur de ce que je vois

A notre retour à l’atelier, je lui propose de dessiner ce qu’elle a aimé,  de peindre les sensations qu’elle a eu devant l’arbuste,  sans chercher à reproduire mais en essayant de retrouver par exemple le fouillis des branches. Elle accepte malgré son inquiétude et au début, pris dans un geste trop ordonné, elle peint des traits bâtons. On parle de ce qu’est la croissance d’une branche et comment un tracé donne le sentiment du vivant, comment ce qui était d’abord un bâton inerte de trait de pinceau devient une ligne qui semble croître comme une branche qui croît. Comment elle peut sentir dans son corps la ligne de la branche;  découverte du rythme, du coup de pinceau. Elle en respire profondément… quand elle se surprend à y arriver. La participation corporelle : Comment l’accès à la pulsation du vivant donne du souffle et de l’espace à son propre corps.

Décontenancée et hésitante à en être ravie, nous arrêtons la séance.

Il s’agit, je trouve, d’une vraie leçon de peinture

Art-thérapie : une rencontre de soi en création