Archives par mot-clé : closerie falbala

Mouvements et cheminement dans la découverte du site paysager de La Closerie Falbala de Dubuffet

La Closerie Falbala se présente comme une construction architecturée de jardin clos mais, aux dires du peintre, serait plutôt une image à habiter. 

C’est un dispositif qui semble pourtant appartenir au monde des choses et de leur fonctionnalité. Le lieu est puissamment évocateur avec son sol mouvementé où le corps ne demande qu’à se déployer. L’espace paysager et champêtre dynamise le corps : courir, marcher, sauter, enjamber, déambuler… jusqu’à l’envie de célébrer l’espace en le dansant. 

Mais, de temps en temps et de manière brutale, la blancheur immaculée de la construction aveugle et la rend intouchable ; les sinuosités noires inscrites sur la couleur neigeuse des blocs de béton aplatissent l’espace en étrange page d’écriture. 

L’éblouissement provoqué donne la sensation de survoler le sol alors que le moment d’avant, on se sentait en contact avec toutes les sinuosités du parcours. Le rapport du corps à l’espace n’a plus d’importance. On bascule dans une bi-dimensionnalité qui n’est plus gouvernée par les lois de la physique : la sensation d’être entouré de productions mentales, pures représentations spatiales qui ne peuvent se percevoir que par le mouvement de l’esprit. 

Le lecteur, à distance de ce qu’il lit dans une frontalité désincarnée, se métamorphose à nouveau en promeneur-enfant émerveillé rêvant de courir dans les espaces qui se déplient dans sa course pour, encore, être désorienté et éjecté de l’espace, redevenu image. 

Les 2 vécus se juxtaposent ou se mélangent constamment sans jamais coïncider. C’est comme se réveiller d’un rêve pour se rendormir sans avoir pu discerner la différence entre sommeil et éveil tout en sentant confusément que quelque chose a changé.

Entre féérie enchantée et abstraction graphique, réalité amplifiée et déréalisation, le trouble est constant et crée un inconfort inquiétant et mystérieux d’une intensité indéfinissable ; on est emporté, en même temps, par la force onirique du lieu tout en étant immobilisé par la profondeur factice de l’image. 

L’impression d’être face au miroir d’Alice et de constamment le traverser dans les 2 sens : nous franchissons le miroir devenu fenêtre et rejoindre l’espace pour, à nouveau, nous retrouver frontalement devant une construction mentale. 

On ne peut pas choisir entre espace concret et espace psychique. Le peintre, revendiquant pleinement cette ambiguïté, semble proposer une sorte d’exercice spirituel*qui serait de chercher une alliance entre ces 2 contraires qui, au niveau perceptif, s’annulent l’un l’autre. 

Si on accepte de se laisser capter et bousculer, la contradiction se dissout furtivement et, de manière insaisissable, les 2 dimensions naissent l’une de l’autre dans un fertile entrelacement. Nous sommes alors comme le poisson que décrit Dubuffet, qui secrète lui-même l’eau dans laquelle il nage, et dont il s’alimente, qui ferait de sa propre sécrétion son habitat et sa nourriture*. Il n’y a plus de distinction entre dehors et dedans, entre surface et volume, entre milieu et corps.

Au centre, la Villa ouvre sa lourde porte sur une antichambre qui mène au cabinet logologique, caverne philosophique qui, à l’origine, était uniquement destinée à son propre usage*. 

Le seul mouvement possible est de tourner sur soi silencieusement, s’offrant aux regards des monades colorées qui tapissent dans la semi-obscurité les murs clos, sans fenêtre. 

Il n’y a plus de doute, nous sommes au centre d’un dispositif qui « fait monde ».  On se sent au cœur d’une cérémonie à la teneur existentielle et initiatique qui s’accomplit grâce à nous qui en sommes l’officiant et le seul destinataire, en place du peintre désormais disparu.

Je me souviens de ce palindrome latin, écrit en miroir, « in girum imus nocte et consumimur igni [1]» qui résonne dans le hors-temps de cette étape ultime.

Et pourtant, dans cette nuit, l’espace du dehors crie sa lumière…


[1] Nous tournons dans la nuit et nous sommes consumés par le feu

*Écrits du peintre