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Du langage-objet à la chair du langage

Texte de la conférence donnée à l’occasion du Colloque de la FFAT en Mars 2017

La place du langage et plus souvent, de la parole dans l’accompagnement est délicat et pose beaucoup de questions.

Le langage verbal serait incapable de s’approcher du vécu, d’en rendre compte et pousserait à une posture objective qui fige. La mise en mots chosifierait l’expérience créatrice ou la dévaluerait comme étant juste éphémère et anodine.

De plus, la mise en mots dévoile notre vulnérabilité car elle nous confronte à cette incapacité de notre langage à être à la hauteur de l’expérience éprouvée. Du coup, il y a le risque de s’embourber dans l’explicatif, la justification ou la banalité.

La plupart du temps, que l’on soit en position d’art thérapeute ou de personne accompagnée, le langage se limiterait à du commentaire inutile ou nous acculerait à ce que nous avons voulu dire dans la forme, un « vouloir dire », qui ne peut, souvent, que nous fourvoyer, et stopper le mouvement qui nous porte en avant de nous vers ce mystère qu’est la forme.

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Dans les premiers temps de mise en création (surtout chez l’adulte), il y a souvent à endurer des moments de flottement et d’errance qui ont à se désencombrer de toutes ces questions que l’on peut se poser : « pourquoi je fais ça, ça sert à rien, de toute façon je ne saurais pas quoi en faire, ça n’a pas de sens etc. »

Quand j’ai commencé, je n’arrêtais pas de me dire « tais-toi ! tais-toi ! » ; je devais résister à la tentation de parler, car je pensais que ma parole éviterait à la personne cette phase fragile du flottement.

Grâce à ma stabilité et mon appui, une qualité d’attention silencieuse, je sais maintenant que cette 1ére phase si inconfortable pour elle et … pour moi, peut être essentielle pour laisser place ensuite à une autre phase où la personne va entrer dans l’écoute de ce que la mise en forme lui renvoie en termes de sensations, impressions, images, états d’âme…le mystère peut commencer à opérer… Continuer la lecture de Du langage-objet à la chair du langage

La sensorialité, soubassement du sensible.

Université Paris Descartes– Conférence donnée à l’occasion d’un séminaire sur « Ecrire le sensible à l’heure du numérique » en Novembre 2016

Le numérique intensifie la rupture avec le monde réel et plus particulièrement nous prive du monde des matières. Par ailleurs, on sait que l’une des conséquences du mal-être, c’est la rupture du rapport avec le corps et, par conséquence, la rupture du lien avec la matière.

Seul le corps a ce savoir des matières, il en est le dépositaire et l’opérateur.

J’aimerai insister sur l’un des axes essentiels de l’accompagnement en art thérapie qui est justement de favoriser la création ou la recréation du lien entre la personne et les matières du monde.

Cette rencontre avec le monde des matières est une des séquences fondatrices du processus créateur.

Cette première séquence du processus créateur, se situe donc bien avant la recherche d’une mise en forme, bien avant tout désir de représentation, figure ou dimension symbolique.

Le temps de l’expérience artistique est rythmé entre action et contemplation et il est bien sûr présent aussi dans cette expérience de la matière.

Quels sont les registres mobilisés par ce « corps » éveillé par les matières?

1ére phase : Il y a d’abord l’action du corps en rencontre avec la matière :

Cela nous renvoie à cette étape du tout petit enfant avant l’accès au langage (que Ferenczi nomme l’infans) qui, plongé dans la connaissance immédiate du monde, la découvre d’abord comme matière ; cette connaissance est ensuite oubliée ou sinon enfouie quand le monde s’organise par le langage.

Vous pouvez vous en souvenir en regardant le tout petit:  ces moments intenses, où l’on transvase gravement l’eau d’une casserole dans une autre, les graviers qu’on goûte et que l’on met en tas ou qu’on disperse ou de la patouille avec la terre d’un jardin, dans un temps ouvert qui semble inépuisable ? Continuer la lecture de La sensorialité, soubassement du sensible.

Matières et sentiment d’existence (extrait)

Conférence donnée au GRETT et parue dans la revue Synodies en 2017.

J’ai choisi de vous parler de cette séquence fondatrice du processus créateur qu’est ce premier instant de rencontre avec le monde des matières.  C’est l’une des séquences majeures que la personne peut vivre en art thérapie.

Cette première séquence du processus créateur, se situe donc bien avant la recherche d’une mise en forme, bien avant tout désir de représentation, figure ou dimension symbolique.

Cela renvoie à cette étape du tout petit enfant qui, plongé dans la connaissance immédiate du monde, la découvre d’abord comme matière ; cette connaissance est ensuite oubliée ou sinon enfouie quand le monde s’organise par le langage.

Vous pouvez vous en souvenir en regardant des tout petits :  ces moments intenses, où l’on transvase gravement l’eau d’une casserole dans une autre, les graviers qu’on goûte et que l’on met en tas ou qu’on disperse ou de la patouille avec la terre d’un jardin, dans un temps ouvert qui semble inépuisable ?

Mais se redonner ce temps, si évident dans la prime enfance, pour rencontrer la matière telle qu’elle est, peut être ressenti comme une expérience un peu traumatique pour l’adulte. Ce serait un peu comme ce temps du funambule qui resterait volontairement au milieu du fil sans chercher à atteindre l’autre bord pour goûter le danger de son équilibre et l’audace de sa verticalité.

La matière, si on ne lui donne pas tout de suite forme, apparaît d’abord comme une matière inerte, brute et mutique.

Au lieu de se précipiter vers la mise en forme, avide de trouver du sens, au lieu d’échapper le plus rapidement possible à cette séquence inconfortable où rien ne se décide encore : choisir justement de s’y maintenir.

Quelquefois, la personne a quelque chose d’essentiel à vivre avec elle. Juste lui proposer de prendre le temps de la rencontrer, même si cela provoque d’abord  inconfort et embarras.

De l’avoir éprouvé comme créateur, d’avoir senti combien ce temps singulier en apesanteur ouvrait de possibles, permet à l’art thérapeute de le proposer aux patients avec simplicité et naturel et de l’alléger de sa charge d’angoisse potentielle ;  délester de l’inquiétude que cela pourrait provoquer, elle peut se permettre de prendre son temps pour découvrir ce voyage qui prend sa source dans la matière brute, l’informe et dans ce qui n’est pas encore une forme, ce que j’appelle faute de mieux la non-forme, la non-forme n’étant ni vraiment rien ni vraiment encore quelque chose…

Article complet publié dans la revue Synodies

Montrer/cacher/voiler

L’image publicitaire montre tout (il n’y a rien d’autre à voir que ce qui est montré) ou avec une obscénité pernicieuse, instrumentalise le mystère du caché.
Montrer/cacher/voiler:
Dans toute image poétique authentique, ces 3 mouvements sont à l’œuvre, agissants dans un entrelacement infiniment fragile.
CézanneDans ce tableau de Cézanne, le garçon s’expose dans sa verticalité frontale, paisible, il est juste là dans l’évidence de sa nudité tendrement pudique, tout entier apparaissant et tout entier en retrait, les yeux baissés sur son monde intérieur et son seul pas attentif et incoercible qui ouvre l’espace jusqu’au bord du tableau.
Avancer en humain, en poète, ce serait ouvrir un espace « montré/caché/voilé » qui permet d’accomplir un pas …
J’oserai un rapprochement avec un tableau de Bellini, une vierge à l’enfant où l’enfant nu les yeux baissés comme sa mère vers son premier pas sur la tunique déroulée de la vierge qu’elle offre ainsi à son fils comme chemin.
BelliniJe trouve ce rapprochement d’autant plus légitime que Pietro Longhi, historien d’art, ne s’en privait pas, en rapprochant peinture renaissante et art moderne ; il voyait par exemple Piero della Francesca comme un précurseur de Cézanne.
Je le propose aussi pour faire d’autant plus voir/sentir la peinture de ce jeune garçon tel un apôtre profane dans sa mise à nu et son pas aussi décisif que celui de l’enfant.
Montrer/cacher/voiler : ces 3 mouvements indissolublement liés au cœur même de la peinture, nous en révèle l’humanité vibrante, dans la simplicité de la présence, à la lumière toute embuée d’un voilement de douceur comme neige qui tombe.

De l’informe à la non-forme

Extrait d’un article paru dans la revue « Art et thérapie » n°106/107
…Je choisis d’explorer ce passage où nous plonge avec inquiétude cette errance avant l’apparition de la forme, ce passage de l’informe à ce qu’on pourrait appeler la non-forme, la non-forme n’étant ni vraiment rien ni vraiment encore quelque chose…

La non-forme

Entre le rien et le quelque chose, que se joue-t-il ? Entre le fait d’être là ou de ne pas y être ? Entre exister et ne pas exister ?
Au lieu de s’agripper à tout indice de forme pour combler l’avidité à trouver du sens, au lieu de chercher à échapper le plus rapidement possible à cette séquence inconfortable et angoissante où rien ne se décide encore : s’y maintenir.
On renonce à cette tension vers la forme en apprivoisant notre peur de nous perdre avant cette frontière apaisante où les formes se posent, pour prendre le risque d’être traversé par ce qu’on reconnaîtra comme les premières lois d’émergence du vivant et de la création qui innervent toute matière.
Le pari est d’habiter ce lieu inhabitable, ce ‘non-lieu’, espace sans trace sans aucune empreinte qui y mène ou qui en sort, flottant hors de tout ; ce n’est ni ici, ni là -bas ; et pourtant, cela existe.


(…lire la suite de l’article
en téléchargeant le fichier pdf)

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