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Papier cristal, papier de soie

Une de mes patientes, dépressive, est venue un jour avec  l’envie de travailler avec du papier : papier cristal, papier de soie etc. Elle les a déchirés en petits morceaux puis collés entre eux ; le papier déjà si fin se fragilisait encore plus, imbibé par la colle. En les manipulant, elle découvre des gestes infiniment délicats pour les passer d’une main à l’autre et baigne dans cette transparence fragile du papier, cette douceur peau à peau ; Elle découvre des gestes très simples qui ne servent à rien mais qui se révèlent pour elle comme  profondément nécessaires pour inventer la rencontre la plus accordée possible entre cette matière et son corps, une forme de » recto-verso » chair et matière. Se déroule un voyage silencieux, neigeux, vibrant d’émotions.

« J’ai vraiment l’impression que ça commence » dit-elle à la fin de cette séance.

Quelque chose vient à travers la matière qui l’émeut parce qu’elle sent que cela s’adresse à elle. Quelque chose, jusque là, donnait la sensation d’avoir été délaissée. Tout s’accorde, un instant… Dans ces moments de grâce, quelque chose ‘commence’ qui est ressenti comme le serait un mythe fondateur, un nouveau fondement ; le sentiment d’exister « pour de vrai » peut faire alors irruption avec beaucoup d’émotion. 

Cette expérience n’est ni une mise en miroir de soi vers soi, ni une fusion, ni une recherche d’union mystique avec le monde mais un entre-deux en mouvement entre soi et le monde dans ce qu’il a d’extérieur à nous. C’est en fait une pleine participation au monde qui requestionne profondément ce pont de vibrations harmoniques entre expérience intime et rencontre avec le dehors. Cette expérience offre à la personne des éléments d’une nouvelle trame à partir de laquelle se recompose peu à peu sa façon d’exister. 

Entretien

Quels sont les bienfaits de la peinture sur vous-même? Est-ce que vous l’avez toujours pratiqué dans un but therapeutique?

La dimension artistique et poétique m’aide tout simplement à vivre, me fait recontacter une relation enchantée au monde sans ignorer son extrème violence. Etre pleinement vivante en étant funambule au-dessus de ce sans fond du monde, seul l’art rend cette tension possible.

Comment est-ce que vous vous y prenez pour aider une personne à aller mieux? Quels sont vos outils de travail?

L’attention bienveillante à la personne comme dans toute thérapie, avec une attention particulière au vivre avec la matière et les formes, aux répercussions corporelles et sensibles, à la qualité d’engagement et de présence dans le vécu de création .

Quelle est la valeur artistique de ce qui est créé en art-thérapie?

A priori, le plus important est le cheminement, ce que la personne vit pendant qu’elle met à l’oeuvre sa dimension poétique. La personne, en art thérapie, va vers un mieux-être quand elle se découvre poète de son propre monde.

Le résultat peut quelquefois être perçu comme ayant une valeur artistique par la personne elle-même mais, le plus important, c’est sa valeur existentielle.

Est-il plus aisé de pratiquer avec des enfants ou des adultes? Que pouvez-vous dire à ce sujet?

Il y a un ajustement continuel à chercher avec la personne accompagnée qu’elle soit enfant ou adulte pour favoriser ses capacités d’auto-résolution à travers les processus créatifs et sa rencontre avec la matière.

la dimension salvatrice du geste

Cette adulte est suivie en parallèle par un psychanalyste.

Au bout de quelques mois de prise en charge, arrive un moment de crise profonde qui la vrille et qui met en danger autant l’espace verbal de sa psychanalyse que l’espace art thérapeutique. Je comprends que ce moment de crise est une  répétition d’autres situations qui ont été dévastatrices et l’ont amenée, dans sa vie, à des passages à l’acte très violents et à des ruptures thérapeutiques.

Elle se sent rejetée par son entourage, victime de manipulation et a le désir sauvage de détruire l’autre, de lui faire le plus mal possible. « Soit je suis détruite soit je détruis » dit-elle ( soit noir, soit blanc). Pensée binaire du violent, la seule parole possible est la douleur, avoir mal ou faire mal sans possibilité d’apaisement, juste la dépense d’une énergie destructrice avec le maximum de dommages. 

Elle me dit qu’elle ne peut rien faire et je me sens débordée par sa souffrance et la violence exprimée. 

 « Je ne sais pas ce que je viens faire ici ; à quoi sert ce lieu ? ». me dit-elle la séance d’après. 

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qu’est-ce que penser en art therapie ?

Dès qu’il s’agit de penser ce qui se vit en atelier, beaucoup se sentent démunis ou ne savent pas comment faire.  

Certains arts thérapeutes s’appuient une bonne fois pour toutes sur les bases théoriques de l’art thérapie apprises lors de leur formation mais le risque est que ce savoir reste formel et statique face à une expérience par principe mouvante et singulière. D’autres se perdent dans une recherche théorique labyrinthique qui s’appuie sur des modes de pensée disparates ou censés légitimer leur recherche mais qui gomme l’originalité de cette pratique et peut devenir rapidement très abstraite.

Il y a d’autant plus une réflexion à avoir autour de la question de la théorie en art thérapie, que l’art thérapie fait partie d’une profession émergente et qu’il y a à inventer et encourager la recherche d’une pensée qui préserve sa singularité en nous distinguant des autres théories thérapeutiques.

Il y a bien sûr des écrits qui ont déjà témoigné de cette recherche et, notamment les concepts de Jean Pierre Klein et je conseille vivement la lecture de son livre « Penser l’art thérapie ».  

Mais se pose plus largement le statut de la pensée dans une approche qui est fondamentalement expérientielle : Pour être dans une pensée vivante qui me semble, à mon sens, la seule éthiquement possible, il est nécessaire de continuellement se requestionner. 

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J’ai une sorte de petit credo que je vous livre. A vous de voir si cela vous parle :

1-Les concepts quels qu’ils soient ne sont pas des vérités absolues et des preuves qui légitimeraient la pratique mais sont continuellement à mettre à l’épreuve de sa pratique d’art thérapeute et de créateur.

2-La théorie ne donne pas accès à l’expérience mais a le rôle de l’éclairer.

3-La théorie n’est pas une finalité mais encourage à approfondir, affiner, enrichir encore plus l’expérience.

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Il y a les connaissances de surplomb comme la psychopathologie, l’histoire et critique d’art, les théories liées au monde de la thérapie avec une recherche qui cherche idéalement à faire système, qui permet de confirmer, comparer, évaluer, argumenter, donner des repères, inventer des concepts. 

Cela va permettre de voir comment on s’en distingue, savoir ce qui est commun ou étranger mais il ne faut pas se restreindre à ces connaissances qui servent à modéliser, à généraliser.  On ne peut se satisfaire de la seule logique de la nosographie psychiatrique ni des concepts psychanalytiques ou des concepts plus larges concernant l’accompagnement.

Il y a à chercher un corpus de connaissances qui donne à l’expérience et au vécu toute sa place, des connaissances en direct qui mettent au travail la pensée : sa pratique artistique et art thérapeutique et celles des autres, la rencontre des œuvres, les écrits des artistes et des poètes, les philosophes de l’expérience vécue (phénoménologie et existentielle), les grands courants dits spirituels qui ont une connaissance millénaire de la pratique intérieure, certaines pratiques corporelles et son propre travail de thérapie et de supervision.

Le premier mode de connaissance est un cheminement différé, par nature textuel alors que dans les connaissances en direct, est toujours présent, d’une façon ou d’une autre, la voix d’un être humain qui s’adresse à un autre être humain. Ces connaissances ont à retrouver leur pleine légitimité dans une pensée de l’art thérapie.

Pour moins souffrir…

Dans l’atelier, on crée des conditions favorables pour faciliter l’ouverture au sensible en mobilisant les sens mais, pour moins souffrir, les personnes en grand mal-être se coupent de leur sensorialité, la porte du se sentir vivant et se privent ainsi des matières du monde .

Pourquoi, refoulent-ils le vivant ? Pour ces personnes, le vivant revêt souvent les couleurs de la catastrophe et semble prédire un danger de dissolution ou d’éclatement. 

Au service de l’émergence de la forme, les accompagner sur leur fil de funambule entre étonnement et crainte d’un désastre en les aidant avec beaucoup de prudence, à apprivoiser les sensations, paroles issues du corps, et s’ouvrir peu à peu à tout l’inventaire des réponses offertes par la matière : couleurs, textures, formes… et toutes les polarités primordiales qui s’accordent les unes aux autres : lourd/ léger, transparence/opacité, lumière/ombre…

L ‘ouverture nécessite d’accepter sa vulnérabilité. Cela demande délicatesse et attention pour qu’elle soit, pour eux, progressive et sans danger.