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ACCOMPAGNEMENT de Marie…

Elle maintient avec ce qu’elle modèle une attention distraite, légère, par un bavardage qui l’apaise et la désangoisse. Ses mains semblent modeler sans elle mais pourtant ses gestes se rythment et voyagent. Son corps se détend en se nourrissant de ce que font ses mains avec la terre : elle parle de l’ondulation mouvante des formes qui se meuvent dans le temps ancien et lent de l’érosion naturelle des choses.

Sa présence est comme scindée en deux, une part d’elle dans cette parole qu’elle m’adresse, une autre part, libérée de cette parole, peut exister par ces gestes. 

En se divisant, elle exorcise l’ angoisse; cette angoisse à laquelle elle fait face depuis tant d’années, qui s’amplifie et la taraude jusqu’à des envies de suicide quand elle cherche à se rassembler dans ses tentatives pour devenir écrivain.

Si je tente de gommer cette disjonction en lui désignant ou nommant ce qu’elle est est train de faire surgir, ses gestes se vident presque toujours d’énergie, ses mains se mettent à errer sur les formes devenues inutiles. 

Elle maintient farouchement cette division qui lui est ici vitale, cela lui permet de se vivre autrement que comme une prisonnière. 

Paradoxalement, elle s’y trouve.

Le rendez vous avec la matière peut alors se réaliser pour elle mais d’une façon déconcertante pour moi. En acceptant sa façon de vivre la rencontre avec l’argile, je suis obligée de mettre de coté ma conviction que l’acte créatif a besoin d’unité et de silence.

J’accorde ma présence à la sienne, en même temps attentive à son modelage et divisée par sa parole.

A l’épreuve de l’irreprésentable

La représentation à l’épreuve de l’irreprésentable

Ce texte est issu d’une intervention au Séminaire mensuel à la Halle Saint-Pierre organisé par Jean-Pierre Klein en 2017 – Article à paraître dans la revue Art et Thérapie.

La représentation se trouve acculée à ses confins quand elle se confronte aux violences traumatiques sociétales ou intimes.

Est-il possible malgré tout de dépasser ce qui semble irreprésentable ?

Nous verrons comment des poètes et des artistes ont répondu à la puissance destructrice du processus mortifère par la vitalité salvatrice de la médiation.

La mise en œuvre peut alors être un « événement-avènement » en réinventant un langage qui puisse à nouveau s’adresser à notre humanité.

L’art thérapie dont la singularité est de mettre au cœur de l’accompagnement la médiation, confirme ainsi sa légitimité.

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Se questionner sur les limites de la représentation, sur ce qui est hors du pouvoir du « représenter » trouve sa tension la plus forte essentiellement dans la confrontation avec la violence du traumatisme. Quelle est la nature de la puissance mortifère de ces traumatismes personnels et/ou sociétaux, quand on en est un témoin plus ou moins proche ou, d’autant plus, quand on en est victime ?

Les évènements traumatiques sont rejetés hors de la durée humaine, ce sont des évènements qui échappent à toute chronologie ; ils échappent à toute mémoire et en même temps sont immémoriaux et atemporels.

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Vivante jusqu’à la mort

J’ai accompagné cette dame pendant une dizaine d’années jusqu’à son décès. Une relation d’une très belle humanité s’est développée tout au long de ces années.

Dans les dernières semaines, je venais chez elle et, une séance, en quelques coups de pinceaux, juste en suivant avec confiance les quelques indications de respiration que je lui donnais afin de laisser émerger des gestes en résonance avec la fleur qu’elle rêvait de peindre, est apparue à sa surprise émerveillée cette fleur magnifique.

Elle me disait souvent: je voudrais rester vivante jusqu’au bout.

Cette fleur continue à éclore sous nos yeux et témoigne de cette vie qu’elle a réussie à préserver jusqu’à ses derniers moments.

2-De l’accompagnement

Issu d’un entretien avec Marion Wassermann en 2018

Ruth : Ça veut dire plein de choses faire monde : on peut vraiment habiter l’espace de sa propre poésie, qui n’est pas du tout un espace hors du réel, au contraire, qui rend le réel habitable. Parce que faire de la peinture ou des expériences, vivre ça c’est très bien, bien sûr, mais c’est une première étape. Habiter un espace qui émane de sa propre poésie, c’est une toute autre dimension de la création. Ça fait partie d’un événement majeur de l’accompagnement.

Une dame que j’accompagne qui est complètement en dehors de tout, qui n’habite nulle part, qui est dans l’errance parce qu’elle n’a jamais la sensation d’être chez elle, le fait de travailler cet espace du poétique fait qu’à un certain moment, je sens qu’elle a trouvé un chez soi. Qui fait qu’au lieu d’être une schizophrène, elle devient poète. Elle devient poète de sa propre vie. C’est quand même d’une autre ampleur et ça amène une liberté ! Mais ce n’est pas une artiste, elle a une sensibilité, une poésie personnelle, plein de choses qui la font, comme dit Jean-Pierre Klein, devenir artiste de sa vie. C’est aussi ça devenir artiste de sa vie, c’est pouvoir habiter le monde que tu inventes toi-même. Et ce n’est pas un monde coupé des autres, au contraire, cela rend possible d’habiter dans le monde. 

M : On n’accède pas à cela simplement en « faisant un tableau » ! 

R : Non, bien sûr. C’est vraiment faire monde. On ouvre peu à peu un espace poétique où on a l’impression que tout de soi peut y trouver place, dans une mise en écho, bien sûr. Et que tous les évènements autour peuvent habiter cet espace-là. Ca semble abstrait bien sûr, mais ça ne l’est pas ! 

M : En même temps c’est corporel ? 

R : C’est comme si tu modelais un doigt, un pied et une oreille mais que ça ne fait jamais corps. A quel moment ce corps devient suffisamment parlant pour pouvoir exister pleinement, circuler, marcher, parler, trouver une forme d’autonomie. C’est une sensation d’intégrité, de monde où tout se passe, où tout peut se passer. C’est potentiel en fait, où tout peut s’y passer. Et que en tant qu’être humain on peut y trouver place et du coup trouver sa place dans le monde. Ça me semble en art thérapie un événement majeur. Alors bien sûr les gens ne sont pas des artistes, mais ça n’empêche qu’ils peuvent le vivre de manière, comment dire, fractale. Une suite de moments-événement qui vont créer ce faire monde pour eux.

M : Que non seulement tu es capable d’accompagner mais qu’aussi tu reconnais. 

R : Je le reconnais parce que pour moi aussi je travaille à ça, dans ma pratique d’artiste et dans ma manière de vivre ma propre poésie. …

1-De l’accompagnement…

Issu d’un entretien avec Marion Wassermann en 2018

A propos du travail avec l’argile:

…R : Tout ce que l’on appelle la dimension haptique; ne pas simplement être avec le toucher des mains mais qu’il y ait le déclenchement d’une tactilité globale qui engage toutes les parties de son corps. Il y a vraiment un travail qui se fait où tout de la personne est engagée, toute sa peau est présente, son visage, son poids, toutes ses dimensions, qui sont dans les mains et qui, en fait, imbibent toute l’organicité de la personne. Elle est engagée dans la totalité de sa propre matière.

Quand je sens que la personne passe à cette étape-là, je sais qu’il peut s’y passer quelque chose d’important. Cela peut paraître banal mais il ne peut y avoir transformation qu’à la condition d’un plein engagement de la personne dans l’action créatrice performative.

Il y a une jeune femme à une séance, qui faisait des gestes répétés sur une petite boule de terre. Tout son corps est entré dans un rythme tactile et je sentais qu’il y avait une rythmicité et une pulsation interne à laquelle elle avait accès à travers ce toucher premier des mains, qui avait après envahi tout d’elle. L’accès à cette pulsation était absolument essentiel pour elle. 

La personne contacte un rythme corporel, des façons de toucher, des sensations qui sont comme des choses qui peuvent faire ressource, on sent qu’elle s’en nourrit. Dès que la personne contacte ça, si je sens que la personne se demande ce qu’il se passe : « Pourquoi je fais ça ? », je vais tout simplement l’encourager à le vivre. 

M :  Est-ce que tu sens que chez toi ça transforme aussi la nature de ton attention ? 

R : Ah oui. Ce qui me l’indique, ce sont des indices corporels. 

M : Chez toi, en plus d’observer le corps de l’autre ? 

R : Oui parce qu’en fait je n’observe pas. Non, je ne suis pas en train de la regarder en me disant, tiens, est-ce qu’elle se tient bien droite sur sa chaise. C’est plutôt une attention périphérique. Je pense qu’on est dans une perception subtile. Si on passe par une observation, on accède à certaines choses, mais si on veut accéder à des choses plus subtiles, c’est une perception périphérique, c’est à dire tout ce qui est au bord de la perception. Que ce soit au niveau visuel, au niveau tactile, au niveau du ressenti du corps de l’autre. Je n’ai pas besoin de la regarder, je sens l’espace qui l’entoure. Et là il y a des indications très puissantes.

Parce que quand je suis à côté de la personne, je ne suis pas en attente, je participe avec elle dans l’immédiateté de son expérience. Tous mes propres ressentis sont contactés, quand elle touche la terre, je la touche avec elle. Je ne lui dis pas ce que je ressens, mais je sens qu’il y a cette résonance. Entrer dans la continuité attentionnelle aussi est très importante, parce que cela permet d’entrer dans son rythme, sa temporalité et d’accéder à cette subtilité perceptive. Si tu as des moments où ton attention s’échappe, c’est comme un panier percé. Et du coup tu n’es plus englobante. La personne je l’englobe avec la matière qu’elle rencontre, c’est large. Je pourrais dire que je regarde avec mon corps entier. Le regard a sa place, mais il est loin d’être le seul. Toute cette dimension haptique, je la vis moi aussi. 

Je pense que c’est aussi cette attention que j’ai à mon propre corps, de ce qui s’y passe, bien sûr en relation avec ce que vit la personne, qui contient l’autre. On créé une sorte d’Athanor dans laquelle la personne se sent contenue, englobée par la présence de l’art thérapeute, et du coup peuvent se vivre des choses qu’elle ne pourrait pas vivre si l’espace était trop ouvert, fuyant. C’est essentiel…