Archives de catégorie : Exemples de séances

la dimension salvatrice du geste

Cette adulte est suivie en parallèle par un psychanalyste.

Au bout de quelques mois de prise en charge, arrive un moment de crise profonde qui la vrille et qui met en danger autant l’espace verbal de sa psychanalyse que l’espace art thérapeutique. Je comprends que ce moment de crise est une  répétition d’autres situations qui ont été dévastatrices et l’ont amenée, dans sa vie, à des passages à l’acte très violents et à des ruptures thérapeutiques.

Elle se sent rejetée par son entourage, victime de manipulation et a le désir sauvage de détruire l’autre, de lui faire le plus mal possible. « Soit je suis détruite soit je détruis » dit-elle ( soit noir, soit blanc). Pensée binaire du violent, la seule parole possible est la douleur, avoir mal ou faire mal sans possibilité d’apaisement, juste la dépense d’une énergie destructrice avec le maximum de dommages. 

Elle me dit qu’elle ne peut rien faire et je me sens débordée par sa souffrance et la violence exprimée. 

 « Je ne sais pas ce que je viens faire ici ; à quoi sert ce lieu ? ». me dit-elle la séance d’après. 

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L’ACCOMPAGNEMENT d’Annie

Elle n’a aucun lien avec ce qu’elle fait en modelant la terre, aucun affect. Elle se sent comme mutilée, rien ne passe entre elle et ce qui apparaît. Cela entrave tous ses élans d’expression.

L’émergence de la forme comme la venue d’une respiration dont elle prédit toujours l’asphyxie…

Je me surprends à tenter par une tension indéfinissable de mon corps, de rendre présent pour elle un espace conducteur qui favoriserait une porosité entre ce qu’elle ressent et ce qu’elle modèle. Cette tension se précise, c’est comme si je cherchais à sentir la liaison entre la surface de ma peau et mes organes. C’est une réaction intuitive que je ne comprends pas mais je lui fais confiance et tente, à chaque séance, de maintenir ainsi une porte ouverte qu’elle ne peut s’empêcher de constamment refermer. Sans que rien ne soit dit, c’est la seule chose qui se présente pour résister à la violence de son annulation et donner une chance d’exister à ce qu’elle fait. 

Un jour, elle me donna une petite feuille séchée constellée de mica comme un ciel étoilé en me disant qu’elle avait recommencé à rêver.

ACCOMPAGNEMENT de Marie…

Elle maintient avec ce qu’elle modèle une attention distraite, légère, par un bavardage qui l’apaise et la désangoisse. Ses mains semblent modeler sans elle mais pourtant ses gestes se rythment et voyagent. Son corps se détend en se nourrissant de ce que font ses mains avec la terre : elle parle de l’ondulation mouvante des formes qui se meuvent dans le temps ancien et lent de l’érosion naturelle des choses.

Sa présence est comme scindée en deux, une part d’elle dans cette parole qu’elle m’adresse, une autre part, libérée de cette parole, peut exister par ces gestes. 

En se divisant, elle exorcise l’ angoisse; cette angoisse à laquelle elle fait face depuis tant d’années, qui s’amplifie et la taraude jusqu’à des envies de suicide quand elle cherche à se rassembler dans ses tentatives pour devenir écrivain.

Si je tente de gommer cette disjonction en lui désignant ou nommant ce qu’elle est est train de faire surgir, ses gestes se vident presque toujours d’énergie, ses mains se mettent à errer sur les formes devenues inutiles. 

Elle maintient farouchement cette division qui lui est ici vitale, cela lui permet de se vivre autrement que comme une prisonnière. 

Paradoxalement, elle s’y trouve.

Le rendez vous avec la matière peut alors se réaliser pour elle mais d’une façon déconcertante pour moi. En acceptant sa façon de vivre la rencontre avec l’argile, je suis obligée de mettre de coté ma conviction que l’acte créatif a besoin d’unité et de silence.

J’accorde ma présence à la sienne, en même temps attentive à son modelage et divisée par sa parole.

Vivante jusqu’à la mort

J’ai accompagné cette dame pendant une dizaine d’années jusqu’à son décès. Une relation d’une très belle humanité s’est développée tout au long de ces années.

Elle me disait que les séances lui permettaient de se maintenir vivante et entière  et de ne pas se sentir submergée par la maladie,  jusqu’à suspendre  ses  douleurs somatiques résistantes à la morphine. Elle me disait souvent: je voudrais rester vivante jusqu’au bout.

Les dernières semaines, je venais chez elle et, une séance, en quelques coups de pinceaux, juste en suivant avec confiance les quelques indications de respiration que je lui donnais afin de laisser émerger des gestes en résonance avec la fleur qu’elle rêvait de peindre, est apparue à sa surprise émerveillée cette fleur magnifique.

Par la grâce de quelques coups de pinceaux, sa beauté et son éclat l’ont émue comme un miracle .

Cette fleur continue à éclore sous nos yeux et témoigne de cette vie qu’elle a réussie à préserver jusqu’à ses derniers moments.

La lampe d’Aladin

Favoriser l’accès à une connaissance des matières peut être vécu comme une connaissance fondatrice qui donne l’impression de commencer quelque chose… c’est un commencement qui n’est pas anecdotique mais qui est perçu comme un commencement à la tonalité quasi-mythologique.

Une adulte âgée, ancienne professeure de mathématiques, me disait combien elle était rationnelle et ne voyait pas comment l’art thérapie pouvait lui être utile. Un jour, elle a eu envie d’essayer le fusain mais sans grande conviction. Elle a commencé à l’utiliser sagement comme un crayon mais, la séance d’après, le fusain s’est cassé et elle s’est rendue compte qu’elle pouvait écraser le fusain sous ses doigts. Elle m’a regardée de côté pour savoir si c’était correct de l’utiliser comme ça et a continué en frottant la poussière de fusain sur le papier. Je l’ai encouragée à trouver la juste vitesse, la bonne amplitude, à éveiller les sensations sous ses doigts et à impliquer son corps, ce qui l’a amenée à littéralement nager sur sa feuille! Elle eut un grand plaisir à nager ainsi toute une séance… Je sens qu’un imaginaire se lève  m’a-t-elle dit au bout d’une heure de nage. Etait apparue sur sa feuille, ce qu’elle a appelé sa lampe d’Aladin. Ce fut le début de tout un imaginaire…