Archives de catégorie : Exemples de séances

La couleur

Cette jeune fille apathique couvrait ses feuilles, à chaque séance, avec une seule couleur en inscrivant au-dessus en anglais, le nom de la couleur employée. Elle n’en disait rien et restait murée dans le silence. Elle semblait peindre sans plaisir et sans intention, on la sentait perdue dans une activité solitaire ;  pourtant, l’utilisation de l’anglais signifiait que la peinture avait besoin d’être traduite. Il y avait ainsi l’expression d’une énigme dont elle ne saisissait ni l’enjeu ni la teneur mais qui demandait une réponse. 

Je lui ai fait ressentir qu’en tant que peintre, je voyais ces couleurs comme des évènements importants ayant une véritable portée émotionnelle (alors que la thérapeute qui m’accompagnait dans l’atelier, n’y voyait que des manifestations régressives). Ces grands espaces de couleurs étaient des évènements à part entière et je lui montrais alors que ses tentatives s’inscrivaient dans les recherches de certains peintres. Je mis à sa disposition des reproductions de peintures de Rothko, Klein, Newman et de peintres monochromes qu’elle regarda longuement.  Quand elle a vu l’importance que je  portais à ses peintures, elles se dévoilèrent pour la jeune fille comme un langage, elle put voir ce qu’elle faisait comme la création d’un vocabulaire personnel mais compréhensible, en même temps nommant un monde intime de sensations colorées et la reliant aux autres, à une histoire ayant un sens dans le monde de l’art. Elle n’était plus seule.

À partir de ces séances, son regard changea, devint moins opaque ; elle se mit à sourire et, peu à peu, la parole est venue.

Prise en charge d’une maman

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Dans le cadre de l’Unité Mère-Bébé de l’hôpital Intercommunal de Créteil, dans l’atelier de peinture que j’anime , une maman au contraire des autres mamans, vient à l’atelier morne et sans désir… Au bout de plusieurs séances, me trouvant seule avec elle, je lui propose alors d’aller au bord de la Marne sans dessiner. Il fait beau et derrière l’hôpital, il y a un petit chemin champêtre le long d’un affluent de la Marne avec des jardins ouvriers. La proposition, tout en la surprenant, la soulage. Je lui suggère tout en se promenant de choisir des moments d’arrêts ;  quand elle s’arrête, je l’encourage à regarder. Tout en étant toujours surprise et décontenancée par ma proposition inhabituelle, elle l’accepte sans trop de mauvaise grâce.

Regarder est aussi un acte créateur: suivre tout indice de ce que l’œil aime

1er arrêt:  Elle remarque de l’autre côté de la rive un fouillis d’arbres qui fait contraste avec les arbres bien rangés de ce côté-ci de la rive. Il cache un petit appentis et elle se pose alors timidement beaucoup de questions que je l’incite à partager avec moi « qu’est ce que c’est ? Pourquoi ce fouillis ? Qu’ y a t il dans cet appentis qu’on ne voit pas bien ? C’est bizarre… » Je lui fais remarquer la découverte du questionnement que convoque cette petite énigme du voir et lui demande de me préciser ce qu’elle ressent. Ne trouvant pas les mots, elle l’exprime spontanément par un petit geste à peine ébauché que je lui propose d’affirmer et de préciser. Toujours décontenancée par ma demande, nous mimons ensemble ce qu’elle voit par des gestes plus affirmés et plus conscients .

Découverte de la participation du corps dans l’adhésion avec le monde

2ème arrêt:  Elle voit un saule pleureur . Elle me dit « je n’avais pas remarqué que ses branches semblent séparées de son tronc » elle remarque aussi un arbuste en boule noir en bas et rouge en haut

S’arrêter fait voir des mystères 

3ème arrêt: Elle voit un acacia plein de boules de gui. Elle se prête de mieux en mieux au jeu et choisit dans le contre jour, une branche qui lui plaît avec 2 boules de gui . Sur le chemin du retour, levant la tête, elle me dit avec plaisir « ma branche » et  rit,  surprise de cette appropriation .

Voir donne la sensation qu’on invente; s’approprier ce qu’on voit. Comment l’élection d’un fragment du monde fait que l’on invente son monde. 

Je deviens l’auteur de ce que je vois

A notre retour à l’atelier, je lui propose de dessiner ce qu’elle a aimé,  de peindre les sensations qu’elle a eu devant l’arbuste,  sans chercher à reproduire mais en essayant de retrouver par exemple le fouillis des branches. Elle accepte malgré son inquiétude et au début, pris dans un geste trop ordonné, elle peint des traits bâtons. On parle de ce qu’est la croissance d’une branche et comment un tracé donne le sentiment du vivant, comment ce qui était d’abord un bâton inerte de trait de pinceau devient une ligne qui semble croître comme une branche qui croît. Comment elle peut sentir dans son corps la ligne de la branche;  découverte du rythme, du coup de pinceau. Elle en respire profondément… quand elle se surprend à y arriver. La participation corporelle : Comment l’accès à la pulsation du vivant donne du souffle et de l’espace à son propre corps.

Décontenancée et hésitante à en être ravie, nous arrêtons la séance.

Il s’agit, je trouve, d’une vraie leçon de peinture

RIEN QU’AVEC LA COLERE

Cet enfant, pris en charge par sa grand-mère, a vu sa mère mourir devant lui il y a 5 ans. Son père est peu présent mais a donné à son fils le goût des maquettes. La 1ére maquette qu’il essaie de réaliser en atelier avec du carton est un échec pour lui et il la détruit. Je lui propose alors de la terre qu’il malaxe avec colère et des gestes rageurs. Peu à peu, sous ses mains apparaît une sorte de grotte avec plusieurs trous. Je l’encourage à rêver sur son modelage qu’il finit par transformer en maquette troglodyte qu’il peuplera ensuite de minuscules habitants. Très fier de cette réalisation inattendue, il la nommera « Rien qu’avec la colère… ».

grotte
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 Maquette de ruine avec personnages
Il construira ensuite une grande quantité de maquettes de maison en ruine.
Entre la perte de sa mère et la présence floue du père, j’accompagnerai cet enfant à développer peu à peu sa faculté étonnante de s’appuyer sur ce qui est absent pour se construire…

IL Y A UN BUG ENTRE MA MERE ET MOI

L’atelier d’art thérapie « dyade parent-enfant » est né de ma frustration de ne pas pouvoir faire peindre les nourrissons avec les mamans dans l’atelier du service mères-bébés de l’hôpital intercommunal de Créteil.

Nous avons monté cet atelier, dans le CMP où je travaillais, la pédopsychiatre et moi-même avec le projet d’accueillir 2 dyades sur l’indication de l’équipe soignante. Cet atelier est proposé quand se posent des problèmes relationnels semblant insolubles entre les parents et l’enfant. La règle de l’atelier est que la mère (ou plus rarement le père) et l’enfant sont là pour dessiner ou modeler l’un et l’autre. Très rapidement,  la configuration semble la plus juste quand la pédopsychiatre découvre avec les dyades la peinture ou la terre et que, moi-même,  je sois plutôt en situation de regarder, conseiller et accompagner ;  je suis, en tant qu’artiste, celle qui connaît les lois des différents matériaux…

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Exemple d’une prise en charge globale  d’un enfant et de sa mère, d’abord suivis par une psychologue puis, parallèlement, dans l’atelier “dyade parent-enfant”:

Pendant une première période d’à peu près 6 mois, nous sortions de l’atelier, écrasées par l’impossibilité d’entrer en contact avec l’enfant qui n’offrait qu’écroulement corporel sur le corps de sa mère, tétanisation brutale de l’attention proche de la stupeur ou divagation sans but dans l’espace de l’atelier.  Pendant quelques minutes, de temps en temps, il étalait des couleurs et des coulures dans lesquelles il s’absorbait, effondré sur sa chaise. Plus qu’errance, il flottait dans un non- espace, dans un nulle part et s’arrimait quelquefois dans l’absorption de la carte géographique accrochée au mur alors que nous n’arrivions pas à le localiser ! Je le suivais, stupide, dans l’atelier, essayant de découvrir une petite accroche d’intérêt relationnel ou espérant du moins découvrir des traces de son passage comme on cherche les empreintes des pas d’un animal. Nous étions confrontées à une absence que nous n’arrivions même pas à nous représenter. La mère constamment le dirigeant « à vue » par des injonctions pour le tenir, nous étions consternées par notre malaise qui dépassait le simple fait qu’il ne produisait rien, soulignant notre impuissance à le situer quelque part.

Le premier déclic a eu lieu quand je lui ai fait comprendre  que je pouvais l’accompagner  dans un «  rien faire » dans un patouillage avec de la terre et de l’eau. « C’est quoi le vrai mot ? Humain, c’est pas possible que ce soit le vrai mot » a-t-il dit alors en s’adressant pour la 1ére fois au groupe.

Ensuite un voyage à l’amble avec sa mère a commencé dans la découverte des couleurs. S. à la table, sa mère devant un chevalet, ils semblaient se répondre par des accords de couleurs, concentrés l’un et l’autre et, l’air de rien, tout de même ensemble. La mère découvre le temps du rêve devant le chevalet et le plaisir de l’étal des mélanges pendant que son fils se concentre dans le secret de la fabrication des couleurs (je lui fais découvrir le bleu Klein qui deviendra sa couleur fétiche) et des expérimentations sur la matière couleur. La mère s’engage corporellement de plus en plus : au départ, très distancée, du bout des doigts et ironisant sur ce qu’elle faisait ; elle laisse peu à peu une place à la reconnaissance qu’il se passe quelque chose pour elle et son corps se mobilise. S. fait une suite de taches de couleurs qu’ils appellent ses “pépites”. ( voir peintures ci-dessus) Peu à peu, l’enfant s’ouvre au groupe, instaure un dialogue avec les yeux, devient curieux du travail de chacun et permet à ce qu’enfin, on a l’impression d’une cohésion du groupe.

Ce qui fait évènement alors, c’est la mère et l’enfant découvrant quelque chose qui les relie et les différencie dans le même temps : ici les couleurs.

Suite de l’article dans la revue Art & Thérapie

Cindy et le soleil

Cette petite fille mutique, non seulement ne disait rien mais se déplaçait sans bruit, ouvrait son cartable très lentement pour qu’on n’entende pas la fermeture éclair, bougeait les objets en feutrant au maximum les bruits. Elle était sans paroles et elle imposait tout autour d’elle, le silence.

Après un certain nombre de séances sans qu’elle émette un son et qu’elle ne fasse de bruit, je joue à imiter par des bruitages les petits sons que font malgré tout les choses comme le bruit de son pinceau ou du crayon sur le papier, le son du papier ou de ses pieds au sol. Elle en est surprise et amusée. Une autre fois, elle joue à tracer à la craie, au tableau noir plus grand qu’elle, des lignes verticales de toutes les couleurs en sautant pour atteindre la partie supérieure du tableau ; sa joie de l’effort physique lui permet d’oser des halètements que j’encourage et auxquelles je réponds en haletant moi-même par jeu. Toutes ses lignes grâce à ses sauts vers le ciel (?) organise le tableau en un ballet bondissant d’énergie.

A ma demande de terminer la séance par un dernier trait, elle dessine un rond et fait conjuguer toutes les lignes vers lui. Je lui dis combien je suis  émerveillée par la réponse du rond-soleil.

Elle se met elle aussi à inventer des bruitages ou des onomatopées d’une petite voix murmurée et nous nous répondons de cette façon en riant. Elle commence une autre séance en dessinant au tableau noir une grande bouche et m’adresse ensuite ses premiers mots! d’abord des mots courts et chuchotés puis, de séance en séance, elle s’enhardit, construit des phrases et se met à parler.