Archives de catégorie : Réflexions sur la création

Mouvements et cheminement dans la découverte du site paysager de La Closerie Falbala de Dubuffet

La Closerie Falbala se présente comme une construction architecturée de jardin clos mais, aux dires du peintre, serait plutôt une image à habiter. 

C’est un dispositif qui semble pourtant appartenir au monde des choses et de leur fonctionnalité. Le lieu est puissamment évocateur avec son sol mouvementé où le corps ne demande qu’à se déployer. L’espace paysager et champêtre dynamise le corps : courir, marcher, sauter, enjamber, déambuler… jusqu’à l’envie de célébrer l’espace en le dansant. 

Mais, de temps en temps et de manière brutale, la blancheur immaculée de la construction aveugle et la rend intouchable ; les sinuosités noires inscrites sur la couleur neigeuse des blocs de béton aplatissent l’espace en étrange page d’écriture. 

L’éblouissement provoqué donne la sensation de survoler le sol alors que le moment d’avant, on se sentait en contact avec toutes les sinuosités du parcours. Le rapport du corps à l’espace n’a plus d’importance. On bascule dans une bi-dimensionnalité qui n’est plus gouvernée par les lois de la physique : la sensation d’être entouré de productions mentales, pures représentations spatiales qui ne peuvent se percevoir que par le mouvement de l’esprit. 

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A l’épreuve de l’irreprésentable

La représentation à l’épreuve de l’irreprésentable

Ce texte est issu d’une intervention au Séminaire mensuel à la Halle Saint-Pierre organisé par Jean-Pierre Klein en 2017 – Article à paraître prochainement dans la revue Art et Thérapie.

La représentation se trouve acculée à ses confins quand elle se confronte aux violences traumatiques sociétales ou intimes.

Est-il possible malgré tout de dépasser ce qui semble irreprésentable ?

Nous verrons comment des poètes et des artistes ont répondu à la puissance destructrice du processus mortifère par la vitalité salvatrice de la médiation.

La mise en œuvre peut alors être un « événement-avènement » en réinventant un langage qui puisse à nouveau s’adresser à notre humanité.

L’art thérapie dont la singularité est de mettre au cœur de l’accompagnement la médiation, confirme ainsi sa légitimité.

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Se questionner sur les limites de la représentation, sur ce qui est hors du pouvoir du « représenter » trouve sa tension la plus forte essentiellement dans la confrontation avec la violence du traumatisme.

Quelle est la nature de la puissance mortifère de ces traumatismes personnels et/ou sociétaux, quand on en est un témoin plus ou moins proche ou, d’autant plus, quand on en est victime ?

Les évènements traumatiques sont rejetés hors de la durée humaine, ce sont des évènements qui échappent à toute chronologie ; ils échappent à toute mémoire et en même temps sont immémoriaux et atemporels.

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L’espace-présence en peinture

Nous posons sur le monde et particulièrement sur le tableau une résille de regards qui nous permet de lire ce que nous voyons, cheminement dont les diverses étapes échappent à notre attention et qui est plus ou moins induit par le peintre selon sa maîtrise. A la renaissance,  la connaissance des structures géométriques devient fondatrice de la perception et de la lecture du monde. La maîtrise de la perspective élève la construction de l’espace à un véritable art des passages des plans : squelette indispensable à la construction de la résille arachnéenne du voir sur le monde.

Lorenzo Lotto et les trous d’absence :   Lotto est un artiste bizarre, chaotique, capable d’intuition géniale par l’intensité de l’enjeu pictural. Il est exemplaire par la manière dont il échoue à appréhender l’espace. Dans l’ « Annonciation » de 1527, de la pinacothèque de Recanati, cela s’incarne dans une rigueur quasi maniaque de la construction générale du tableau qui semble fermé et sans respiration. Les plans se disjoignent et l’espace ne maintient pas sa continuité; il y a des pans aveugles, la résille du regard est trouée par des pertes d’énergie qui fait tomber le spectateur entre 2 strates de l’espace.

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L’espace se mue rarement en mouvement, les plans sont figés dans un temps gelé, les plans sont collés les uns aux autres sans pouvoir empêcher des failles de se creuser. Aucune énergie ne se propage.

La lymphe ne circule pas entre les divers interstices de l’espace, entre par exemple bras levé et aile de l’ange, entre genou et bras tenant le lys, entre rideaux du lit et tête de la vierge ; entre la courbe de la colonne de la balustrade et la rondeur du biceps échoue la résonance, les fleurs colmatent mal la brèche irrémédiablement ouverte, ce genre de détail se répète entre mains du Dieu et colonne, entre les différentes frondaisons de l’arrière fond, entre les mains ouvertes de la vierge, buste et rotation maladroite du genou, le chat échoue aussi à relier pupitre et tabouret etc.. ; plus grave encore, aucune conductibilité spatiale entre ange et vierge et le regard de la vierge ne nous adresse rien. La majorité de ses tableaux sont le reflet d’une distorsion du regard, quelque chose semble s’être déchiré pour lui dans le tissu visuel et sensible du monde . Du coup, des éléments de notre corps regardant sont anesthésiés ou amputés alors que le peintre tentait au contraire d’ unifier et de présentifier l’espace. Lotto nous rejette dans notre propre absence.

Au contraire, Léonard de Vinci conquiert l’espace total :

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Dans « La dame à l’hermine » (1488-1490- Musée de Cracovie), la phalange  de la dame toquant sur la surface de la toile et le corps de l’hermine déroulent avec fluidité tous les plans emboîtés en 2 cercles aux mouvements opposés autour d’elle et entraîne le regard dans un mouvement de toupie et la livre au visible.
15 ans plus tard, « La Joconde » (1503-1505- Musée du Louvre) est ce mystère qui n’a même plus besoin de l’étayage de la construction pour créer ce regard-oiseau, le tissage fragile du monde visible est constitué dans son intégrité. Elle nous atteint en plein cœur dans un mouvement spiralé de l’espace.
La totalité de sa matière-présence nous oblige à être devant, nous désigne comme être vivant.

Les états du corps

« C’est dans la chair, dans les organes que prennent naissance les images matérielles premières » dit Bachelard dans L’eau et les rêves.

La création est d’abord un engagement du corps, engagement profond du corps dans l’expression. Il n’y a pas de véritable expérience vivante qui ne passe pas par lui. La richesse qu’apporte le relais du corps dans l’élaboration poétique est immense. Il faut devenir attentif à cette mise en résonance, cette mise en mouvement de la matière même du corps et chercher une parfaite solidarité entre la matière travaillée et la matière profonde du corps. A ce propos, MATISSE aimait citer ce vieux proverbe chinois: «quand on dessine l’arbre, on doit au fur et à mesure sentir qu’on s’élève».

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Chaque expression plastique renvoie en écho à une sensation physique à laquelle nous sommes en général inattentifs; ce corps de sensation, fil d’Ariane de la recherche créatrice, je l’ai appelé dans mon jargon de peintre «le corps noir». Toute expression élaborerait alors un supplément de corps   comme on parle d’un supplément d’âme qui nourrirait ainsi le corps d’une manière sensitive et qui lui donnerait sa substance vivante.

Le spectateur d’une oeuvre

Quand je regarde un tableau, quand je le ressens comme présent, cela ne peut pas être détaché de son sens mais du sens comme sensation et non comme signification: me saisit la surprise et l’évidence d’une impression corporelle d’ appui.

On tourne ensuite autour de ce point focal, on le circonscrit sans le saisir comme le fait la margelle circonscrivant le puits, par l’approche sensible et esthétique ; on nourrit ce sens qui ancre la présence du tableau. Le passage vers sa cause est barré par le feu du Logos, étant avant toute énonciation, toute désignation.

Le sens-présence du tableau est un événement rétif à toute tentative d’approche, il s’impose, il est en deçà du tableau, il est toujours avant ce qui est déjà là, on ne peut remonter à sa source mais il sourd de la forme plastique.