Archives de catégorie : Réflexions sur la création

Montrer/cacher/voiler

L’image publicitaire montre tout (il n’y a rien d’autre à voir que ce qui est montré) ou avec une obscénité pernicieuse, instrumentalise le mystère du caché.

Montrer/cacher/voiler:
Par contre, dans toute image poétique authentique, ces 3 mouvements sont à l’œuvre, agissants dans un entrelacement infiniment fragile.
CézanneDans ce tableau de Cézanne, le garçon s’expose dans sa verticalité frontale. Il est paisible, juste là dans l’évidence de sa nudité tendrement pudique, tout entier apparaissant et tout entier en retrait, les yeux baissés sur son monde intérieur et son seul pas attentif et incoercible qui ouvre l’espace jusqu’au bord du tableau.
Avancer en humain, en poète, ce serait ouvrir ce mouvement du «montré/caché/voilé » qui permet d’accomplir un pas …
J’oserai un rapprochement avec un tableau de Bellini, une vierge à l’enfant où l’enfant nu, les yeux baissés comme sa mère vers son premier pas sur la tunique déroulée de la vierge qu’elle offre ainsi à son fils comme chemin.
BelliniJe trouve ce rapprochement d’autant plus légitime que Pietro Longhi, historien d’art, ne s’en privait pas, en rapprochant peinture renaissante et art moderne (il voyait par exemple Piero della Francesca comme un précurseur de Cézanne).
Je le propose aussi pour faire d’autant plus voir/sentir la peinture de ce jeune garçon tel un apôtre profane dans sa mise à nu et son pas aussi décisif que celui de l’enfant.
Montrer/cacher/voiler : ces 3 mouvements indissolublement liés au cœur même de la peinture de Cézanne, nous en révèle l’humanité vibrante, dans la simplicité de la présence, à la lumière toute embuée d’un voilement de douceur comme neige qui tombe.

Filippo Lippi

Filippo Lippi La vierge à l’enfant emmailloté vers 1450
89 x 64 cm détrempe sur bois
Le thème de la maternité est une des iconographies les plus célèbres et elle connaît de multiples représentations.
Dans ce tableau, la vierge n’est pas une vierge en gloire ni une vierge de Majesté car elle n’a pas d’auréole, c’est une vierge d’humanité.
La vierge �  l’enfant emmailloté
La vierge dans l’annonciation, dit à l’ange Gabriel « qu’il m’advienne selon ton verbe ».
Dans les vierges à l’enfant, le verbe est advenu, l’enfant est né. Nous sommes devant ce mystère absolu de la foi chrétienne qui rejoint le mystère de notre condition humaine même sans la croyance en un dieu. Ce mystère, c’est celui de l’incarnation.

Saint Bernardin dit dans son sermon : l’incarnation c’est le moment où le créateur vient dans la créature, mais aussi l’infigurable dans la figure, l’invisible dans le visible, l’impalpable dans le tangible, le contenant dans le contenu etc.
Est-ce que ce mystère de l’incarnation n’est pas aussi au cœur de l’art ?

Je suis à la recherche d’une petite ouverture du temps où le tableau du 15éme et moi, en 2009, cherchons à sortir de cette impossible congélation de nos places : moi, sujet et le tableau, objet de mon attention respectueuse et un peu affolée, contrariée devant, ne sachant quoi en faire de ce moment; résistant même à trouver une satisfaction trop rapide dans la finesse de la peinture, dans la beauté un peu hiératique de la Vierge ou dans l’emmaillotage curieux de l’enfant avec son petit volant rouge charmant au niveau des pieds qui laisse les petits orteils à l’air.
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Les états du corps

« C’est dans la chair, dans les organes que prennent naissance les images matérielles premières » dit Bachelard dans L’eau et les rêves.

La création est d’abord un engagement du corps, engagement profond du corps dans l’expression. Il n’y a pas de véritable expérience vivante qui ne passe pas par lui. La richesse qu’apporte le relais du corps dans l’élaboration poétique est immense. Il faut devenir attentif à cette mise en résonance, cette mise en mouvement de la matière même du corps et chercher une parfaite solidarité entre la matière travaillée et la matière profonde du corps. A ce propos, MATISSE aimait citer ce vieux proverbe chinois: «quand on dessine l’arbre, on doit au fur et à mesure sentir qu’on s’élève».

corps-interne

Chaque expression plastique renvoie en écho à une sensation physique à laquelle nous sommes en général inattentifs; ce corps de sensation, fil d’Ariane de la recherche créatrice, je l’ai appelé dans mon jargon de peintre «le corps noir». Toute expression élaborerait alors un supplément de corps   comme on parle d’un supplément d’âme qui nourrirait ainsi le corps d’une manière sensitive et qui lui donnerait sa substance vivante.

Le spectateur d’une oeuvre

Quand je regarde un tableau, quand je le ressens comme présent, cela ne peut pas être détaché de son sens mais du sens comme sensation et non comme signification: me saisit la surprise et l’évidence d’une impression corporelle d’ appui.

On tourne ensuite autour de ce point focal, on le circonscrit sans le saisir comme le fait la margelle circonscrivant le puits, par l’approche sensible et esthétique ; on nourrit ce sens qui ancre la présence du tableau. Le passage vers sa cause est barré par le feu du Logos, étant avant toute énonciation, toute désignation.

Le sens-présence du tableau est un événement rétif à toute tentative d’approche, il s’impose, il est en deçà du tableau, il est toujours avant ce qui est déjà là, on ne peut remonter à sa source mais il sourd de la forme plastique.

La sensorialité, soubassement du sensible.

Université Paris Descartes– Conférence donnée à l’occasion d’un séminaire sur “Ecrire le sensible à l’heure du numérique” en Novembre 2016

Le numérique intensifie la rupture avec le monde réel et plus particulièrement nous prive du monde des matières. Par ailleurs, on sait que l’une des conséquences du mal-être, c’est la rupture du rapport avec le corps et, par conséquence, la rupture du lien avec la matière.

Seul le corps a ce savoir des matières, il en est le dépositaire et l’opérateur.

J’aimerai insister sur l’un des axes essentiels de l’accompagnement en art thérapie qui est justement de favoriser la création ou la recréation du lien entre la personne et les matières du monde.

Cette rencontre avec le monde des matières est une des séquences fondatrices du processus créateur.

Cette première séquence du processus créateur, se situe donc bien avant la recherche d’une mise en forme, bien avant tout désir de représentation, figure ou dimension symbolique.

Le temps de l’expérience artistique est rythmé entre action et contemplation et il est bien sûr présent aussi dans cette expérience de la matière.

Quels sont les registres mobilisés par ce « corps » éveillé par les matières?

1ére phase : Il y a d’abord l’action du corps en rencontre avec la matière :

Ce qui est à l’œuvre dans cette connaissance de la matière, c’est la sensorialité et la motricité : les portes du corps que sont les 5 sens, et plus précisément le toucher et les gestes ; juste plongé dans l’univers des sensations et les vivre le plus pleinement possible en étant attentif aux émergences spontanées dans l’instant : envies de gestes, attention à certaines sensations etc. Continuer la lecture de La sensorialité, soubassement du sensible.