Archives de catégorie : Réflexions sur la création

Dans quoi l’art thérapie est enchâssé ? Qu’est-ce qui lui donne sa flamme ?

Le fondement en art thérapie, c’est la conviction que” l’expérience artistique est une épreuve humaine radicale à vivre dont le fondement est de nous tenir dans notre humanité pleine comme sujet présent et vivant…
Ce n’est pas la peine d’aller voir un tableau, d’écouter de la musique ou de pratiquer un art si on n’a pas la conviction que non seulement il peut nous aider à vivre mais même qu’il nous sauve !” (sauver dans le sens qu’il nous fait être).
Barnett Newman traitait ces artistes qui ne fondaient pas leur recherche sur cette radicalité : des faiseurs de sucreries.
“La poésie est une effraction même au plus terrible de la nuit ; même quand tout est impossible, elle rouvre du possible.”
Voir Fabrice Midal « Pourquoi la poésie? » et « Comprendre l’art moderne ».

« La toile est un instant qui échappe à la perdition » dit Bram van Velde

La création, c’est » commencer » dans un double mouvement qui ouvre vers la source pour se déployer vers l’avant de soi.
Maurice Blanchot dans « l’Espace littéraire dit que l’œuvre : « … est toujours originelle et à tous moments commencement : ainsi paraît-elle ce qui est toujours nouveau, le mirage de la vérité inaccessible de l’avenir… et enfin elle est très ancienne, effroyablement ancienne, ce qui se perd dans la nuit des temps »

Aujourd’hui, est-ce qu’il est possible de « commencer » en assumant le drame de notre condition d’humain?
Notre époque est une époque marquée par le désastre de la dernière guerre, de la mort industrialisée avec les camps d’extermination, l’holocauste, d’Hiroshima ; ces désastres ont mis les artistes et les poètes dans l’obligation de faire face à ce qui défait notre humanité : cette chosification invisible qui provoque une stupeur qui nous fige, nous met dans l’impossibilité de penser et d’imaginer et qui nous barre le chemin de la poésie et du rêve en nous enfermant dans une scène intérieure constamment répétée et stérile, sans issue (comme tout traumatisme).
Delocazione Delocazione- Claudio Parmiggiani
Adorno a dit qu’on ne peut plus écrire de poème après Auschwitz. Constat terrible et défi que les artistes ont pu relever en ré-interrogeant les propres fondements de l’art dans cette urgence de trouver un nouveau commencement (qui est le signe que nous demande toujours la vraie vie).

L’œuvre de Barnett Newman est née de la révélation de ces désastres. Radicalité de sa réponse: il n’y a rien d’autre que ce qui est devant soi. Le tableau n’est pas à regarder, il n’y a rien à voir, c’est lui qui nous regarde et ce qui fait évènement c’est d’Être devant le tableau, vivant. Dans le silence du face à face avec l’œuvre, le regardant doit acquérir un sentiment héroïque de sa condition d’homme. Pour Barnett Newman, être face à l’œuvre et toucher le drame tout en gagnant en verticalité.
B. Newman dit « ouvrir un lieu où se tenir debout », voilà sa réponse à ce non-lieu de la barbarie, trou noir, vortex où toute matière disparaît. L’œuvre défie « le chaos noir et dur qu’est la mort ».

Claudio Parmiggiani dit qu’ « Il n’y a plus d’espace pour aucune peinture ». L’artiste se fait alors inventeur de lieux.
Il y répond par une œuvre comme par exemple Délocazione 1970 (poussière, suie, fumée de pneu) où l’échelle y est comme ombre survivante d’une échelle brûlée, photographiée dans les décombres d’Hiroshima. Voir Didi-huberman « Génie du non-lieu »

Face à l’insoutenable, la seule possibilité : œuvrer.
La légitimité de l’art thérapie puise ainsi dans la façon dont ces artistes ont œuvré face à l’insoutenable indicible, la façon dont ils ont répondu par leur radicalité.

De l’informe à la non-forme

Extrait d’un article paru dans la revue “Art et thérapie” n°106/107
…Je choisis d’explorer ce passage où nous plonge avec inquiétude cette errance avant l’apparition de la forme, ce passage de l’informe à ce qu’on pourrait appeler la non-forme, la non-forme n’étant ni vraiment rien ni vraiment encore quelque chose…

La non-forme

Entre le rien et le quelque chose, que se joue-t-il ? Entre le fait d’être là ou de ne pas y être ? Entre exister et ne pas exister ?
Au lieu de s’agripper à tout indice de forme pour combler l’avidité à trouver du sens, au lieu de chercher à échapper le plus rapidement possible à cette séquence inconfortable et angoissante où rien ne se décide encore : s’y maintenir.
On renonce à cette tension vers la forme en apprivoisant notre peur de nous perdre avant cette frontière apaisante où les formes se posent, pour prendre le risque d’être traversé par ce qu’on reconnaîtra comme les premières lois d’émergence du vivant et de la création qui innervent toute matière.
Le pari est d’habiter ce lieu inhabitable, ce ‘non-lieu’, espace sans trace sans aucune empreinte qui y mène ou qui en sort, flottant hors de tout ; ce n’est ni ici, ni là -bas ; et pourtant, cela existe.


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A propos de Vermeer

 

La lettre d’amour

On peut  regarder ce tableau en se disant que la composition favorise agréablement la mise en relief de la scène éclairée grâce aux 2 pans d’ombre qui l’encadrent. Je suis dans une posture assez classique de spectateur : je regarde et ne bouge pas de place. Le temps de la scène est immobile et je peux, bien sûr, apprécier le tableau mais je ne peux me contenter d’une si maigre explication! Ces 2/3 de tableau semblent presque inutiles et sont bien encombrants ! D’ailleurs, l’affiche qui annonçait l’exposition de l’âge d’Or Hollandais,  montrait le tableau en recadrant sur la scène éclairée,

Ce procédé de 1er plan dans l’ombre est assez commun à l’époque et courant dans les tableaux de Vermeer mais ne justifie pas suffisamment, il me semble, pourquoi Vermeer qui est un très grand peintre aurait laissé les 2/3 du tableau à peine peint !

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A propos de Durer

L’œuvre est une fenêtre sur laquelle le spectateur se penche, pour voir sur quoi elle donne…
Sachant que cette fenêtre qui « donne » au dehors peut renvoyer secrètement le spectateur à lui-même : la fenêtre peut être alors, au rythme d’un battement de paupières, aussi un miroir.

Saint Jérôme

Dans ce double rôle du tableau comme fenêtre/miroir, Durer piège le spectateur : dans le St Jérôme ( 60x 48 cm – Lisbonne – 1521), si vous voyez le tableau comme une fenêtre,  St Jérôme s’appuie sur sa tempe et désigne son propre crâne futur. Il nous fait ainsi méditer sur la brièveté de la vie, lointaine méditation douce assourdie par la distance de la représentation mais, Durer semble dire : je ne te laisserais pas dans l’illusion que tu pourrais tranquillement être face à Saint Jérôme  car cette méditation sur la brièveté de la vie te concerne de manière beaucoup plus féroce et directe ; saint Jérôme semble ignorer le face à face trompeur. Il semble dire au spectateur avec ses yeux tournés vers la droite de baisser les yeux vers le crâne car, s’ il s’appuie sur sa tempe droite et désigne la tempe gauche du crâne, c’est parce que le tableau est aussi un miroir; cette inversion du miroir fait que la droite devient la gauche et il n’y a pas d’ambiguïté, il désigne bien la tempe réelle de celui qui regarde et qui, d’une certaine façon, est présent dans l’espace du tableau: ce n’est pas moi qui suis un saint représenté que tu dois regarder. Ne vous méprenez pas, si vous aviez l’envie de ne voir qu’une représentation de St Jérôme méditant sur sa propre mort, l’inversion à l’intérieur du tableau, ne s’éclaire que si je désigne cette tempe du crâne près de moi, c’est bien de vôtre tempe dont il s’agit et non la mienne. Il désigne au spectateur sa mort future.
Si je ne désigne pas le même coté de la tempe sur le crâne que sur celle sur laquelle je m’appuie, c’est parce que c’est ce crâne sera le tien. C’est de ta tempe dont il s’agit, c’est bien de ton futur crâne-squelette qu’il s’agit, toi qui es là face à moi ; c’est toi vivant devant moi qui va mourir !

Nous voyons bien la différence entre représentation qui renvoie le tableau à lui-même, à ses propriétés formelles et nous, à notre place distancée de spectateur et la présentification, néologisme inventé par Pierre Janet (1859 – 1947) , philosophe, psychologue et médecin et repris par des historiens d’art comme Louis Marin qui amène le spectateur à faire partie du tableau, qui l’oblige à s’impliquer en lui interdisant le moyen de se défausser.
Extrait d’une conférence donnée à la Halle St Pierre en mars 2010

Le statut de la forme: de la valeur existentielle à la valeur marchande

A partir du moment où l’œuvre est terminée, l’artiste met l’œuvre dans le monde à travers une exposition, l’achat d‘un collectionneur etc. L’œuvre, devenue autonome, se détache de l’auteur.
L’artiste doit donc accepter d’être dépossédée d’elle. L’artiste est autant en deuil de l’œuvre qu’il a fait naître que l’œuvre, d’une certaine façon, est orpheline de son auteur.
Bien au-delà de l’œuvre elle-même, ce besoin de reconnaissance oblige l’artiste, plus que le seul arrachement à sa production, à accepter implicitement qu’il y ait rapt d’une dimension plus vitale.
J’ai toujours trouvé insupportable cette déliaison dont la douleur résidait dans l’impression d’un don confisqué.
Pouvait-on se révolter contre ce statut de l’œuvre mise au monde socialement ?
Une autre façon plus profonde et plus authentique de retisser du lien entre œuvre intime et œuvre reconnue pouvait-elle être inventée ?
Le travail en formation avec des groupes m’a permis de comprendre mieux ce qui est en jeu dans ce passage. La consigne qui suit en donnera un exemple particulièrement intense.
En art thérapie, on cherche bien sûr à préserver, approfondir l’existence de ce rapport si précieux et délicat qui se tisse entre la production et celui qui l’a fait mais il faut aussi conquérir une densité par son inscription dans le cadre du groupe.
Pour qu’opère durablement ce qui s’incarne de sa forme grâce au lien de la personne à ce qu’elle fait, j’ai découvert qu’il y avait l’obligation d’en reconnaître la double alchimie : comme l’expérience d’un mythe en formation où se joue autant la royauté de l’intimité de chacun que sa légitimité secrète donnée par le groupe.
L’acte créateur total serait cette pleine circulation entre intériorité et extériorité et son retour dans l’acmé de sa présence au sein de sa communauté…
Extrait d’un article publié dans la revue Art & Thérapie Février 2008