Archives de catégorie : Réflexions sur la création

Matières et sentiment d’existence (extrait)

Conférence donnée au GRETT et parue dans la revue Synodies en 2017.

« J’ai vraiment l’impression que ça commence » dit une patiente à la fin d’une séance.

Quelque chose vient à travers la matière qui émeut parce qu’on sent qu’elle s’adresse à soi. Quelque chose en soi, jusque là, donnait la sensation d’avoir été délaissé, quand cela advient, quelque chose qui semble d’un au-delà de soi et pourtant très intime est reconnue. Tout s’accorde, un instant… Dans ces moments de grâce, quelque chose ‘commence’ qui est ressenti comme le serait un mythe fondateur, un nouveau fondement ; le sentiment d’exister « pour de vrai » peut faire alors irruption avec beaucoup d’émotion.

Cette expérience n’est ni une mise en miroir de soi vers soi, ni une fusion, ni une recherche d’union mystique avec le monde mais un entre-deux en mouvement entre soi et le monde dans ce qu’il a d’extérieur à nous. C’est en fait une pleine participation au monde qui requestionne profondément ce pont de vibrations harmoniques entre expérience intime et rencontre avec le dehors. Cette expérience offre à la personne des éléments d’une nouvelle trame à partir de laquelle peut se recomposer sa façon d’exister.

Cette attention à la matière a un profond pouvoir de relance du processus vital de création.

C’est une histoire de dessaisissement et de jaillissement où quelque chose de profond de la personne se resynchronise au monde.

On est le témoin de dynamiques secrètes de l’être dans le temps de ces propres commencements d’où émerge alors souvent une impression de retrouvailles inattendues.

Article complet publié dans la revue Synodies

La matière non assujettie à la forme

Quand on entre dans un processus créateur, on est confronté d’abord à la matière indifférenciée.
La matière peut apparaître au début comme une matière inerte ou du moins mutique. Elle ne serait qu’un moyen pour faire apparaître le langage de la forme ; Est-ce qu’il serait possible de l’envisager non asservie à une forme et dans le silence qu’elle nous adresse, la laisser libre de déployer son mystère?
J’ai donc choisi de vous parler de ces premières séquences du processus créateur, qu’est la rencontre avec la matière et de ce qui peut s’y jouer dans l’accompagnement bien avant la question de la forme, avant toute représentation, figure ou même toute résonance symbolique.
La première séquence nous renvoie à cette étape du petit enfant plongé dans la connaissance immédiate du monde comme matière et qu’il oublie ensuite quand s’organise le monde par le langage.
Mais qui ne se souvient pas de ces moments, enfant, où l’on transvase l’eau d’une casserole dans une autre, des graviers qu’on goûte et que l’on met en tas ou qu’on disperse ou de sa patouille avec la terre d’un jardin dans un temps ouvert, inépuisable ?

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Dans quoi l’art thérapie est enchâssé ? Qu’est-ce qui lui donne sa flamme ?

Le fondement en art thérapie, c’est la conviction que” l’expérience artistique est une épreuve humaine radicale à vivre dont le fondement est de nous tenir dans notre humanité pleine comme sujet présent et vivant…
Ce n’est pas la peine d’aller voir un tableau, d’écouter de la musique ou de pratiquer un art si on n’a pas la conviction que non seulement il peut nous aider à vivre mais même qu’il nous sauve !” (sauver dans le sens qu’il nous fait être).
Barnett Newman traitait ces artistes qui ne fondaient pas leur recherche sur cette radicalité : des faiseurs de sucreries.
“La poésie est une effraction même au plus terrible de la nuit ; même quand tout est impossible, elle rouvre du possible.”
Voir Fabrice Midal « Pourquoi la poésie? » et « Comprendre l’art moderne ».

« La toile est un instant qui échappe à la perdition » dit Bram van Velde

La création, c’est » commencer » dans un double mouvement qui ouvre vers la source pour se déployer vers l’avant de soi.
Maurice Blanchot dans « l’Espace littéraire dit que l’œuvre : « … est toujours originelle et à tous moments commencement : ainsi paraît-elle ce qui est toujours nouveau, le mirage de la vérité inaccessible de l’avenir… et enfin elle est très ancienne, effroyablement ancienne, ce qui se perd dans la nuit des temps »

Aujourd’hui, est-ce qu’il est possible de « commencer » en assumant le drame de notre condition d’humain?
Notre époque est une époque marquée par le désastre de la dernière guerre, de la mort industrialisée avec les camps d’extermination, l’holocauste, d’Hiroshima ; ces désastres ont mis les artistes et les poètes dans l’obligation de faire face à ce qui défait notre humanité : cette chosification invisible qui provoque une stupeur qui nous fige, nous met dans l’impossibilité de penser et d’imaginer et qui nous barre le chemin de la poésie et du rêve en nous enfermant dans une scène intérieure constamment répétée et stérile, sans issue (comme tout traumatisme).
Delocazione Delocazione- Claudio Parmiggiani
Adorno a dit qu’on ne peut plus écrire de poème après Auschwitz. Constat terrible et défi que les artistes ont pu relever en ré-interrogeant les propres fondements de l’art dans cette urgence de trouver un nouveau commencement (qui est le signe que nous demande toujours la vraie vie).

L’œuvre de Barnett Newman est née de la révélation de ces désastres. Radicalité de sa réponse: il n’y a rien d’autre que ce qui est devant soi. Le tableau n’est pas à regarder, il n’y a rien à voir, c’est lui qui nous regarde et ce qui fait évènement c’est d’Être devant le tableau, vivant. Dans le silence du face à face avec l’œuvre, le regardant doit acquérir un sentiment héroïque de sa condition d’homme. Pour Barnett Newman, être face à l’œuvre et toucher le drame tout en gagnant en verticalité.
B. Newman dit « ouvrir un lieu où se tenir debout », voilà sa réponse à ce non-lieu de la barbarie, trou noir, vortex où toute matière disparaît. L’œuvre défie « le chaos noir et dur qu’est la mort ».

Claudio Parmiggiani dit qu’ « Il n’y a plus d’espace pour aucune peinture ». L’artiste se fait alors inventeur de lieux.
Il y répond par une œuvre comme par exemple Délocazione 1970 (poussière, suie, fumée de pneu) où l’échelle y est comme ombre survivante d’une échelle brûlée, photographiée dans les décombres d’Hiroshima. Voir Didi-huberman « Génie du non-lieu »

Face à l’insoutenable, la seule possibilité : œuvrer.
La légitimité de l’art thérapie puise ainsi dans la façon dont ces artistes ont œuvré face à l’insoutenable indicible, la façon dont ils ont répondu par leur radicalité.

De l’informe à la non-forme

Extrait d’un article paru dans la revue “Art et thérapie” n°106/107
…Je choisis d’explorer ce passage où nous plonge avec inquiétude cette errance avant l’apparition de la forme, ce passage de l’informe à ce qu’on pourrait appeler la non-forme, la non-forme n’étant ni vraiment rien ni vraiment encore quelque chose…

La non-forme

Entre le rien et le quelque chose, que se joue-t-il ? Entre le fait d’être là ou de ne pas y être ? Entre exister et ne pas exister ?
Au lieu de s’agripper à tout indice de forme pour combler l’avidité à trouver du sens, au lieu de chercher à échapper le plus rapidement possible à cette séquence inconfortable et angoissante où rien ne se décide encore : s’y maintenir.
On renonce à cette tension vers la forme en apprivoisant notre peur de nous perdre avant cette frontière apaisante où les formes se posent, pour prendre le risque d’être traversé par ce qu’on reconnaîtra comme les premières lois d’émergence du vivant et de la création qui innervent toute matière.
Le pari est d’habiter ce lieu inhabitable, ce ‘non-lieu’, espace sans trace sans aucune empreinte qui y mène ou qui en sort, flottant hors de tout ; ce n’est ni ici, ni là -bas ; et pourtant, cela existe.


(…lire la suite de l’article
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A propos de Vermeer

 

La lettre d’amour

On peut  regarder ce tableau en se disant que la composition favorise agréablement la mise en relief de la scène éclairée grâce aux 2 pans d’ombre qui l’encadrent. Je suis dans une posture assez classique de spectateur : je regarde et ne bouge pas de place. Le temps de la scène est immobile et je peux, bien sûr, apprécier le tableau mais je ne peux me contenter d’une si maigre explication! Ces 2/3 de tableau semblent presque inutiles et sont bien encombrants ! D’ailleurs, l’affiche qui annonçait l’exposition de l’âge d’Or Hollandais,  montrait le tableau en recadrant sur la scène éclairée,

Ce procédé de 1er plan dans l’ombre est assez commun à l’époque et courant dans les tableaux de Vermeer mais ne justifie pas suffisamment, il me semble, pourquoi Vermeer qui est un très grand peintre aurait laissé les 2/3 du tableau à peine peint !

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