la dimension salvatrice du geste

Cette adulte est suivie en parallèle par un psychanalyste.

Au bout de quelques mois de prise en charge, arrive un moment de crise profonde qui la vrille et qui met en danger autant l’espace verbal de sa psychanalyse que l’espace art thérapeutique. Je comprends que ce moment de crise est une  répétition d’autres situations qui ont été dévastatrices et l’ont amenée, dans sa vie, à des passages à l’acte très violents et à des ruptures thérapeutiques.

Elle se sent rejetée par son entourage, victime de manipulation et a le désir sauvage de détruire l’autre, de lui faire le plus mal possible. « Soit je suis détruite soit je détruis » dit-elle ( soit noir, soit blanc). Pensée binaire du violent, la seule parole possible est la douleur, avoir mal ou faire mal sans possibilité d’apaisement, juste la dépense d’une énergie destructrice avec le maximum de dommages. 

Elle me dit qu’elle ne peut rien faire et je me sens débordée par sa souffrance et la violence exprimée. 

 « Je ne sais pas ce que je viens faire ici ; à quoi sert ce lieu ? ». me dit-elle la séance d’après. 

Je lui impose alors ma décision qui est de modeler malgré son état de désespoir et même plus, de faire avec son état. Mon propre désir prend le relais du sien. Je sens qu’il faut que je sois ferme et je lui impose ce qui est, en fait, l’enjeu même de l’art thérapie : transformer la matière pour se transformer. 

Je pose entre nous un pain de terre et lui propose un simple jeu gestuel à 2 sans chercher d’objectif. 

Elle se sent impuissante et sans envie «  je ne peux pas, ça ne sert à rien » dit-elle mais je suis déterminée et reste impassible.

Ce rapport à la matière peut être central dans cette situation d’autant qu’il l’est pour moi comme créateur. Ce n’est pas une proposition artificielle et elle le sait ! 

Elle commence par des gestes brutaux, sans conviction. Je fais ensuite mes propres gestes sans rien induire.

Elle exprime dans la terre sa violence,  elle continue en parlant de chaos,  de putréfaction, de l’envie de dépecer les autres, d’en faire des cadavres, de tuer la terre et elle détruit en même temps tout ce qui pourrait lui donner l’impression d’un début de construction. Je suis là, stable,  sans rien chercher à reprendre. Je reste dans mon désir de geste, sans plus.

Ce que je mets au centre de mon attention, ce n’est pas son état mais l’empreinte laissée par ses gestes dans la terre auxquelles succèdent les miens sans recherche de dialogue (puisqu’il n’y en pas) ni en étant contaminée par son état mais en cherchant tranquillement comment être juste avec mes propres gestes dans la terre.

Je suis tournée vers la terre, je ne la sollicite pas pour exprimer sa détresse ni cherche à positiver mais j’ai confiance dans le processus même de création. Je sais que cette séquence sera nécessairement suivie d’une autre ; c’est une des lois fondamentales de la matière : à l’Immersion dans la matière succède une émergence…

 J’interviens dans la terre, imperturbable, sans être déstabilisée ou dans une recherche d’empathie. Je fais confiance à la terre qui joue son rôle précieux de garde-fou !

Puis commence un début de dialogue avec nos gestes et apparaît  une orientation : la verticalité avec l’ apparition surprenante d’une colonne (jusqu’où ça se casse, jusqu’où ça tient, dit-elle)

Un peu plus tard, elle commence à se laisser surprendre par ce que lui évoque le modelé, par le ” on dirait que  c’est”:  ça ressemble à Chopin et sa chevelure!  je déteste Chopin ! rajoute-t-elle en détruisant et en reconnaissant ensuite un semblant de marionnette. Au fur et à mesure des émergences, elle oublie son état. Un jeu narratif apparaît, un petit espace, une ouverture  imaginaire qui permet à son état de se modifier ensuite radicalement: le désespoir et la rage laissent place à l’ironie et au rire partagé à la fin de la séance.

Celles qui suivront se passeront à peu près de la même façon avec des matières différentes notamment avec du fil. Elle est dentellière et effectivement les gestes qu’elle fait avec le fil transforment de manière impressionnante son état.

Dans cet espace-là, il n’y a pas de violence. C’est comme si elle se structurait dans un rythme temporel réglé par les fuseaux de ses doigts, ce n’est ni trop tôt, ni trop tard, elle est située dans un espace et un temps rythmé et dans une sensation d’évidence ; tout prend potentiellement sens.

Pendant toute cette période critique, nous n’avons pas du tout communiqué le psychanalyste  et moi ; ce n’était pas nécessaire mais la complémentarité fut agissante.

Elle traversera cette crise pour se retrouver plus stable et plus sécure et entrer dans une autre phase de sa recherche.

Pour cette adulte, le fait d’ »exister » en art thérapie en trouvant une issue créatrice à sa violence, lui a permis de dépasser ce qui avait été mis en échec jusque là dans toutes ses tentatives thérapeutiques .

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