Pour moins souffrir…

Dans l’atelier, on crée des conditions favorables pour faciliter l’ouverture au sensible en mobilisant les sens mais, pour moins souffrir, les personnes en grand mal-être se coupent de leur sensorialité, la porte du se sentir vivant et se privent ainsi des matières du monde .

Pourquoi, refoulent-ils le vivant ? Pour ces personnes, le vivant revêt souvent les couleurs de la catastrophe et semble prédire un danger de dissolution ou d’éclatement. 

Au service de l’émergence de la forme, les accompagner sur leur fil de funambule entre étonnement et crainte d’un désastre en les aidant avec beaucoup de prudence, à apprivoiser les sensations, paroles issues du corps, et s’ouvrir peu à peu à tout l’inventaire des réponses offertes par la matière : couleurs, textures, formes… et toutes les polarités primordiales qui s’accordent les unes aux autres : lourd/ léger, transparence/opacité, lumière/ombre…

L ‘ouverture nécessite d’accepter sa vulnérabilité. Cela demande délicatesse et attention pour qu’elle soit, pour eux, progressive et sans danger.

L’ACCOMPAGNEMENT d’Annie

Elle n’a aucun lien avec ce qu’elle fait en modelant la terre, aucun affect. Elle se sent comme mutilée, rien ne passe entre elle et ce qui apparaît. Cela entrave tous ses élans d’expression.

L’émergence de la forme comme la venue d’une respiration dont elle prédit toujours l’asphyxie…

Je me surprends à tenter par une tension indéfinissable de mon corps, de rendre présent pour elle un espace conducteur qui favoriserait une porosité entre ce qu’elle ressent et ce qu’elle modèle. Cette tension se précise, c’est comme si je cherchais à sentir la liaison entre la surface de ma peau et mes organes. C’est une réaction intuitive que je ne comprends pas mais je lui fais confiance et tente, à chaque séance, de maintenir ainsi une porte ouverte qu’elle ne peut s’empêcher de constamment refermer. Sans que rien ne soit dit, c’est la seule chose qui se présente pour résister à la violence de son annulation et donner une chance d’exister à ce qu’elle fait. 

Un jour, elle me donna une petite feuille séchée constellée de mica comme un ciel étoilé en me disant qu’elle avait recommencé à rêver.

ACCOMPAGNEMENT de Marie…

Elle maintient avec ce qu’elle modèle une attention distraite, légère, par un bavardage qui l’apaise et la désangoisse. Ses mains semblent modeler sans elle mais pourtant ses gestes se rythment et voyagent. Son corps se détend en se nourrissant de ce que font ses mains avec la terre : elle parle de l’ondulation mouvante des formes qui se meuvent dans le temps ancien et lent de l’érosion naturelle des choses.

Sa présence est comme scindée en deux, une part d’elle dans cette parole qu’elle m’adresse, une autre part, libérée de cette parole, peut exister par ces gestes. 

En se divisant, elle exorcise l’ angoisse; cette angoisse à laquelle elle fait face depuis tant d’années, qui s’amplifie et la taraude jusqu’à des envies de suicide quand elle cherche à se rassembler dans ses tentatives pour devenir écrivain.

Si je tente de gommer cette disjonction en lui désignant ou nommant ce qu’elle est est train de faire surgir, ses gestes se vident presque toujours d’énergie, ses mains se mettent à errer sur les formes devenues inutiles. 

Elle maintient farouchement cette division qui lui est ici vitale, cela lui permet de se vivre autrement que comme une prisonnière. 

Paradoxalement, elle s’y trouve.

Le rendez vous avec la matière peut alors se réaliser pour elle mais d’une façon déconcertante pour moi. En acceptant sa façon de vivre la rencontre avec l’argile, je suis obligée de mettre de coté ma conviction que l’acte créatif a besoin d’unité et de silence.

J’accorde ma présence à la sienne, en même temps attentive à son modelage et divisée par sa parole.

A l’épreuve de l’irreprésentable

La représentation à l’épreuve de l’irreprésentable

Ce texte est issu d’une intervention au Séminaire mensuel à la Halle Saint-Pierre organisé par Jean-Pierre Klein en 2017 – Article à paraître dans la revue Art et Thérapie.

La représentation se trouve acculée à ses confins quand elle se confronte aux violences traumatiques sociétales ou intimes.

Est-il possible malgré tout de dépasser ce qui semble irreprésentable ?

Nous verrons comment des poètes et des artistes ont répondu à la puissance destructrice du processus mortifère par la vitalité salvatrice de la médiation.

La mise en œuvre peut alors être un « événement-avènement » en réinventant un langage qui puisse à nouveau s’adresser à notre humanité.

L’art thérapie dont la singularité est de mettre au cœur de l’accompagnement la médiation, confirme ainsi sa légitimité.

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Se questionner sur les limites de la représentation, sur ce qui est hors du pouvoir du « représenter » trouve sa tension la plus forte essentiellement dans la confrontation avec la violence du traumatisme. Quelle est la nature de la puissance mortifère de ces traumatismes personnels et/ou sociétaux, quand on en est un témoin plus ou moins proche ou, d’autant plus, quand on en est victime ?

Les évènements traumatiques sont rejetés hors de la durée humaine, ce sont des évènements qui échappent à toute chronologie ; ils échappent à toute mémoire et en même temps sont immémoriaux et atemporels.

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